lundi 17 octobre 2011

Portrait:Le capitaine Eddie Medi / L’officier qui a chassé les mercenaires de Gbagbo l’Ouest

S’il y est un officier actuellement redouté par les Forces de défense et de sécurité et les miliciens et mercenaires pro-Gbagbo, c’est bien le capitaine Eddie Medi, commandant du secteur de Danané. Homme de confiance du général Soumaïla Bakayoko, chef d’état-major des Forces armées des Forces nouvelles, et du commandant Losseni Fofana, patron du groupement d’instruction 1, le capitaine Eddie est un stratège hors pair. Né en 1970 à Binhounien, il est marié et père de 4 enfants. Ancien sous officier des Fanci et ex-membre de la sécurité de feu le général Guéi Robert, Eddie Medi est parti à l’extérieur du pays pour y suivre une formation d’officier spécialisé en matière de guerre, lorsqu’il a appris sur les ondes d’une chaîne de radio étrangère, l’assassinat de son père spirituel, le 19 septembre 2002, par les hommes de l’ex-chef d’Etat, Laurent Gbagbo.
Après sa formation d’officier, il regagne son pays. Comme point de chute, Bouaké où il se rallie immédiatement au MPCI (Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire), le premier mouvement de l’ex-rébellion des Forces nouvelles. Le jeune officier démontrera ses qualités militaires au sein du MJP (Mouvement pour la justice et la paix), où il prend une part active en novembre 2002, aux différents combats pour le contrôle des villes de l’Ouest que sont Man, Danané et Bangolo. Spécialiste des positions avancées, Eddie Medi dirige les combats qui mettent en déroute les mercenaires libériens, auteurs de massacres de civils à Bangolo début 2003. Une opération qui lui vaut sa nomination au poste de Commandant des opérations militaires des Fafn à Logoualé, de mars 2003 à décembre 2004. L’officier est ensuite muté à Danané, le 25 décembre 2004 au poste commandant de secteur, avec pour responsabilités la gestion de l’administration militaire du département. Eddie Medi parvient à ramener la confiance dans le département sur les instructions de sa hiérarchie. En fin stratège, la sécurité des personnes et des biens s’inscrit dans la priorité de ses actions. C’est ainsi que le capitaine boucle toutes les voies d’accès au secteur sous son commandement. L’homme fort de Danané sympathise aussi avec ses frères d’arme des Forces de défense et de sécurité postés à Zouan-hounien et Bin-hounien avec qui, ils se rendent mutuellement visite. Une manière pour lui de renforcer la fraternité d’armes et éviter toute velléité d’affrontement fratricide à l’Ouest. Mais, chez le capitaine Eddie Medi, la vigilance est de mise. C’est ainsi que le matin du dimanche 6 mars, à 4 heures, des mercenaires libériens, et des miliciens guéré, appuyés de quelques éléments des Forces de défense et de sécurité à la solde de Laurent Gbagbo lancent une offensive sur les positions des hommes FaFn. Selon le chef de cabinet du commandant de secteur de Danané, Dion Robert, les forces de l’ancien chef d’Etat avaient, pour petites armes, des fusils mitraillettes de type A52. « Nos éléments avec leurs fusils d’assaut de type AK47 n’avaient que leur courage et leur abnégation. C’est ainsi que la nuit du 06 mars, pendant que les miliciens et mercenaires étaient dans une logique de destruction en tirant dans tous les sens à l’aide des armes lourdes sans même voir leur cible, le capitaine Eddie Medi demande à ses hommes d’humilier les ennemis en leurs arrachant leurs armes les plus importantes. C’est ainsi que nos hommes se retrouvent nez à nez avec les forces ennemis. Surpris par cette présence inattendue, les forces de l’ancien chef d’Etat abandonnent armes et munitions pour prendre la fuite. Ceux qui ont voulu résister ont été tout simplement abattus. C’est ce jour là que les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci) ont perdu un des leurs en la personne du caporal Diomandé Amara. 3 mortiers, une arme lourde de type 12,7 mm, et des dizaines de fusils mitrailleurs sont récupérés par le capitaine Eddie Medi et ses hommes. Ce dernier obtient l’accord de sa hiérarchie pour pourchasser les forces ennemies jusque dans leur dernier retranchement. Le collaborateur du Commandant Loss progresse le même jour pour prendre le contrôle des villes comme Zouan-hounien, Bin-hounien et l’ensemble des villages des deux circonscriptions administratives », explique le chef de cabinet du Com/secteur de Danané. C’est pendant cette course poursuite que les hommes du capitaine Eddie tuent le chef mercenaire libérien Moses, qui était payé à 2 millions de francs par jour à en croire des éléments des Forces républicaines.
Selon Dion Robert, le capitaine Eddie est toujours au devant des troupes. « Mon patron aime les situations difficiles. Il a décidé, en accord avec sa hiérarchie, de raccourcir la souffrance des Ivoiriens en répondant avec vigueur et efficacité aux attaques des forces pro-Gbagbo », fait-il remarquer. Quand on lui demande quand est-ce qu’il compte arrêter de faire la guerre, le capitaine répond :« C’est lorsque Laurent Gbagbo et ses hommes arrêterons de nous attaquer. Mais de mon avis, l’idéal est de libérer pour de bon tout le pays ».
Un idéal qui justifie la progression des hommes du général Bakayoko. Les Forces républicaines ont ainsi pris le contrôle de Toulepleu. Une zone difficile où le chef de l’Etat sortant a investi des milliards de Fcfa dans les armes de guerre, dont la fameuse BM21 (orgue de Staline).
Les troupes de Laurent Gbagbo avaient positionné des armes lourdes au sommet des montagnes et sur le château d’eau de la ville, une tactique leur permettant d’apercevoir les mouvements des forces régulières de loin. Le comsecteur de Danané trouve la parade en bouclant deux des trois issues de Toulepleu avant de lancer l’offensive qui surprend les mercenaires et miliciens. Ceux-ci perdent beaucoup d’hommes. Ceux qui pouvaient s’en fuir laissent derrière eux un important arsenal de guerre pour se retrouver en territoire libérien. Les mercenaires tentent de fuir avec l’orgue de saline qui sera retrouvée le 8 mars dans la broussaille, au bord du fleuve Cavally. Le capitaine Eddie Medi, sachant que selon le droit international humanitaire, cette arme de destruction massive est interdite, décide de la mettre hors d’usage.
L’officier des Frci réussit ses exploits grâce à la bonne collaboration de ses éléments qu’il traite comme des amis. Ces derniers l’appellent affectueusement “Capi“. Aussi, jouit-il de la confiance totale de ses chefs hiérarchiques dont le commandant Losseni Fofana et le général Soumaïla Bakayoko. « Ses deux chefs ne lésinent jamais sur les moyens pour répondre aux sollicitudes du capitaine », souligne son chef de cabinet.
L’officier des Forces républicaines de Côte d’Ivoire, discret et peu bavard, se distrait devant sa télévision, au sein de sa petite famille. « Je préfère les chaînes de sport. Et le football est ma passion. Mon joueur préféré est l’international camerounais Samuel Eto’o Fils. Les boîtes de nuit et les bars, je les fréquente très rarement. Seulement pour des réceptions. Quant à la musique, j’ai préfère le reggae de Bob Marley, Lucky Dube et Tiken Jah Facoly », confie-t-il.

Kindo Ousseny à Man

Leçons d’un triple renversement manqué de Ouattara : Un fauteuil présidentiel, ça s’entretient en le défendant !

Je dédie ces lignes, avec la plus grande tristesse, à mon cher aimé Tonton Jean-Michel Moulod, député-maire de Grand-Bassam, dont le corps reste introuvable dans les eaux de la lagune de Moossou, depuis sa disparition, le samedi 15 octobre à 8h.

Les observateurs attentifs de la vie politique ivoirienne ont tiré la sonnette d’alarme : l’entêtement du Front populaire ivoirien (Fpi) à organiser son meeting du samedi 15 octobre 2011 n’était pas signe de bon présage. Et ce, au regard de la violence verbale et physique de ce parti, ces derniers temps : « Nous allons rendre ce pays ingouvernable », soutenaient les quatre pelés et un tondu dont Akoun Laurent, Amani N’guessan Michel, Yao Yao Jules, et le secrétaire général par intérim de la Jfpi, Koua Justin au meeting du Fpi, le samedi 8 octobre 2011 à Koumassi, quartier Houphouët-Boigny, grand campement). Les évènements, qui vont se dérouler du samedi 15 au 16 octobre 2011, ne démentiront pas les suspicions des pénétrés du comportement, souvent surréaliste, anti-démocratique, du parti anti-développement de Gbagbo. Mieux, ils donneront tort à ceux qui prétendent qu’il faut laisser le Fpi mourir de sa belle mort en lui laissant le champ libre de faire ce qu’il veut. Le jeudi 13 octobre 2011, le gouvernement, par l’entremise du ministre de l’Intérieur, reçoit la direction du Fpi, conduite par son président Sylvain Miaka Ouretto, pour lui demander de surseoir à la manifestation, compte tenu de la grave crise post-électorale que le pays vient de vivre. Le vendredi 14 octobre, la Jfpi, par la voix de Koua Justin qui se dit fier de se faire appeler « Blé Goudé bis », répond, provocateur : « Seul Gbagbo peut faire reporter le meeting de libération de la Côte d’Ivoire ». Libérer, dans le contexte actuel, et ne nous gargarisons pas de mots, veut tout bonnement dire : chasser celui qui est là pour prendre sa place. Il faut donc balayer Alassane Ouattara pour installer Gbagbo Laurent. Le même vendredi, sur les ondes de la radio de la gendarmerie d’Agban, une voix, qui se fait appeler Tizon, semblable à celle du commandant Abéhi Jean-Noël, que des complices ont aidé en son temps à quitter le pays, invite les gendarmes à sortir pour libérer la Côte d’Ivoire. Ainsi, de 23h à 00h30, des tirs nourris seront entendus au sein du camp Agban. Suite à un affrontement entre gendarmes loyalistes et gendarmes militants du Fpi. Deux gendarmes, Sami Bi, et Arthur Dago, sûrement militants, qui évacuaient leurs familles par le poste nord, ont été mis aux arrêts. Certainement que leur interrogatoire permettra d’en savoir un peu plus sur les 17.000 munitions et des armes lourdes qui n’ont pas été rendues jusque-là et qui ont été saisies suite à une perquisition le même jour.

Le samedi 15 octobre 2011, oh divine surprise, le commandant Anselme Séka Yapo alias Séka Séka, le maître de la machine à tuer de Mme Simone Ehivet-Gbagbo, les escadrons de la mort, est arrêté à l’aéroport d’Abidjan Port-Bouët, malgré sa barbe hirsute de camouflage pour passer inaperçu. Il était en transit – drôle de transit – entre le Ghana et la Guinée. Il détenait sur lui : 2 passeports, l’un guinéen, et l’autre malien. Et, dans ses bagages, 52.000 Euro, soit 31 millions 200 mille francs Cfa. Dans la matinée du même samedi 15 octobre 2011, le virulent Koua Justin, celui qui un jour auparavant n’avait pour président que Laurent Gbagbo, annonce sur Radio Onuci.Fm qu’il reconnaît plutôt Alassane Ouattara comme le chef de l’Etat de Côte d’Ivoire, et qu’il ne fera rien pour déstabiliser les institutions de la République. Curieux revirement de situation ! Tirs nourris au sein du camp de gendarmerie d’Agban, arrestation du commandant Séka Yapo Anselme alias Séka Séka, annulation du « meeting de libération de la Côte d’Ivoire » le jour même de sa tenue, et le Fpi, à tout le moins sa jeunesse, qui reconnaît que Alassane Ouattara est le président de tous les Ivoiriens. La succession, voire la coïncidence des situations ci-dessus mentionnées, porte à croire qu’un attentat se préparait pour déstabiliser le nouveau régime. Et, qu’il a été déjoué grâce à la perspicacité du ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur, Hamed Bakayoko, du commandant supérieur de la gendarmerie qu’il faut saluer pour leur dévouement à la cause de la patrie.

Les Grandes oreilles ont fonctionné. Et le pire a été évité. Toutefois, il nous faut tirer les leçons de ces attentats manqués à Agban, à l’aéroport, et à Yopougon :

1. Ceux qui pensaient que le Fpi est capable de se débarrasser de sa nature violente de parti putschiste doivent se raviser. C’est pourquoi, la déclaration de Koua Justin, secrétaire général par intérim de la Jfpi, sur Onuci.Fm, doit être prise avec beaucoup de précaution. Au demeurant, les déclarations, qui semblent contradictoires entre ceux des militants du Fpi, restés au pays, et ceux partis en exil parce que la conscience chargée, ne sont que des mises en scène. De la poudre aux yeux à laquelle mordent, malheureusement, les naïfs, la plupart du temps. En un mot, comme en mille, «le serpent Fpi-LMP» n’est pas mort;

2. La présence du procureur de la Cour pénale internationale (Cpi) fournissait l’occasion de démontrer sa capacité de nuisance et lancer un message des plus clairs à Luis Moreno-Ocampo : le Fpi est le maître de la Côte d’Ivoire. Alors, touche pas à mon Gbagbo ! Sinon…

La logique de la guerre n’a autant hanté l’esprit du Fpi dès l’annonce du transfert de Laurent Gbagbo à La Haye (Pays Bas) pour y être jugé à la Cpi.

3. Depuis l’avènement du président Ouattara, le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) n’est plus une organisation politique. Il n’y a plus de force contraire à l’occupation du terrain par l’adversaire. Les jeunes, les femmes, sont devenus muets comme des tombes. Assurément, chacun est préoccupé par les problèmes de poste.

Mais, on oublie qu’il suffit d’un faux coup comme celui qui se tramait le samedi 15 octobre 2011, et évité de justesse, pour que nos illusions de poste, de candidature aux élections locales soient renvoyées aux calendes grecques. Tout pouvoir politique n’est fort que quand il est porté par une organisation politique forte. Tel ne semble pas être le cas avec les partis politiques composant le Rhdp actuellement. Etre terrorisé par le Fpi quand on est à l’opposition et, être terrorisé par le même Fpi quand on est au pouvoir, ce comportement des militants du Pdci-Rda, du Rdr, du Mfa, de l’Udpci, et aujourd’hui, ceux du Pit et de l’Upci, dépasse mon entendement. La vie, on ne le dira jamais assez, est une question de rapport de force. Le Fpi ne sent pas en face une force politique contraire. Un trône (fauteuil présidentiel), ça s’entretient en le défendant. Surtout que nous avons en face des gens qui ont animé, pendant 10 ans, un régime totalitaire et sanguinaire.

La Côte d’Ivoire revient de loin. La conjonction des éléments de ces attentats avortés au camp Agban ; à l’aéroport d’Abidjan Port-Bouët, à Yopougon Cp1, le samedi 15 octobre 2011, et les armes qui sont encore dissimulées dans diverses contrées du pays et même dans des domiciles à Agban, doivent inviter à la vigilance de tous. Sinon, les efforts entrepris par le nouveau pouvoir pour mettre l’Eléphant d’Afrique à nouveau sur les pieds risquent d’être vains. Pour ce faire, méditons cet adage bien de chez nous : en saison sèche, quand vous apercevez un petit foyer de feu à côté de votre champ, il faut l’étouffer sans état d’âme. Au risque de n’avoir que vos yeux pour pleurer.

Par Denis Kah Zion


mardi 4 octobre 2011

L’armée ivoirienne en crise : De la mutinerie de 1990 au coup d’Etat de 1999

Les problèmes non résolus du service militaire, de la pauvreté des soldats, de l’indiscipline, du non respect politique du tableau d’avancement, des tensions ethniques réactivées par la concurrence multi-partisane, de la contestation par les jeunes militaires de l’ordre politique, sont les raisons qui ont déstructuré l’armée ivoirienne. Le coup d’Etat de décembre 1999 est à la racine de la tragédie qui a vu la société ivoirienne basculer dans la violence parce qu’il a eu pour conséquence de diviser profondément l’armée en factions rivales en l’éloignant, de façon marquée, de la population. La crise militaro-civile aura signifié la montée en puissance d’une violence multiforme servie par une génération de jeunes frappés par le chômage et la précarité.

Une armée marginalisée par le compromis houphouëtiste

Depuis 1990, les soldats sont « en révolte » parce que l’armée elle-même est « en désordre » malgré les tentatives de construire une « nouvelle armée » ivoirienne. Comprendre la crise de l’armée ivoirienne implique un retour en arrière sur la manière dont le problème de la violence fut réglé sous Félix Houphouët-Boigny. La société ivoirienne est restée stable, malgré les contradictions qui la traversaient en profondeur, parce qu’elle reposait sur l’ouverture vers l’extérieur, sur le système du « grilleur d’arachides » et sur la gestion inclusive de la diversité sociale. Il faut ajouter à ces trois paramètres un quatrième qui rend compte de la logique spécifique de la mise en forme de la violence en Côte d’Ivoire. Au fond, la répression des « complots imaginaires » de 1962 et de 1963 a provoqué, comme par défaut, le monopole de la violence instrumentale par la marginalisation des structures de coercition et par la mise au pas d’une jeunesse tumultueuse et contestatrice.

L’armée ne fut, à aucun moment, un acteur essentiel de l’action politique conduite par le président Félix Houphouët-Boigny. Il s’en servit lors des crises politiques du Sanwi et du Guébié en évitant, cependant, d’en faire un des piliers de son régime. Certains observateurs en conclurent qu’il se méfiait de l’armée au point de prendre le parti d’une paupérisation de l’outil militaire après avoir confié la défense de son pays à l’ancienne puissance coloniale. En fait, il mit en place une armée de format réduit, convenablement équipée, dont les soldats jouissaient de certains privilèges qui lui a valu l’appellation d’« armée suisse d’Afrique » en raison du pacifisme affiché de son chef suprême et des conditions matérielles de vie qui étaient les siennes.

Si les soldats du rang devaient donner leur « sueur pour le développement » du pays, les cadres militaires furent, quant à eux, associés à la gestion de la chose publique. Les officiers avaient vocation à participer à l’administration de la nation et à assumer des postes civils de responsabilité. Les FANCI garderont pendant longtemps l’image d’une armée apolitique, pluriethnique, légaliste, soucieuse de participer, par le haut et par le bas, au développement de la nation. Une telle situation n’en a pas fait pour autant une force autonome, détentrice d’une légitimité lui permettant de participer à la structure du pouvoir. Trois raisons expliquent cette marginalisation. La première est que l’armée n’était pas née d’une relation conflictuelle avec la puissance coloniale, encore moins d’une lutte de libération nationale. La deuxième est le contexte peu favorable de la guerre froide à la constitution d’armées fortes. Ce désavantage fut transformé par une intelligence politique qui fit jouer ensemble l’armée, les accords de bons voisinage et les exigences mondiales de sécurité pour assurer la défense de la Côte d’Ivoire. Enfin, la troisième raison est liée au fait que le président Houphouët-Boigny avait une conscience aiguë de ce qu’une armée divisée, devenant un acteur du jeu politique, constituait un danger pour la nation : « Je ne veux pas vous livrer aux militaires… Vous tremblez ! Je les connais. »

Les raisons de la mutinerie de 1990

Les jeunes soldats des classes 87/1A, 87/2A, 88/1A et 88/2A, libérables en décembre 1990 et juin 1991, se sont mutinés pour contester la décision prise de créer et de reconnaître une nouvelle milice dénommée les « Loubards ». Ils venaient de faire leur rentrée en politique.

Telle est la première raison d’un soulèvement militaire inédit. Une deuxième raison était au départ de la crise militaire de 1990 : la dignité trop souvent bafouée du soldat. En 1990, au moment où souffle le vent de la démocratie, les soldats refusent désormais d’être des « boys militaires ». La troisième raison était l’habitude de certains officiers supérieurs de détourner à leur profit des avantages revenant aux soldats. Ce sont toutes ces « frustrations » qui vont alimenter en permanence les soubresauts de l’armée jusqu’au coup d’Etat de 1999.

Il y a une autre raison plus objective qui explique l’impasse dans laquelle s’est retrouvée l’armée ivoirienne après la mutinerie de 1990. Un de ses mécanismes de régulation interne a été en effet brisé. Alors que le militaire vivait en caserne, ne pouvant se marier ni disposer d’un logement baillé avant les cinq ans qui suivent son engagement, la nouvelle politique militaire avait décidé d’attribuer des logements aux soldats. Le résultat invisible, au départ, a été la sortie progressive des militaires hors des casernes. Ils n’y sont plus retournés depuis pour vivre en « ville » comme les civils en adoptant leurs comportements en matière de vie sociale. Ils s’endettèrent auprès des « margouillats » en recherchant, par tous les moyens, mais en vain, les ressources de leur vie nouvelle. L’argent était devenu le syndrome d’une nouvelle maladie militaire dont le racket sera le symptôme.

Toutes ces raisons ont conduit à la crise militaire de 1990, dans un contexte de contestation généralisée qui rend encore plus explosif le soulèvement militaire. Pour la première fois, des soldats du rang disent non au traitement qui leur est réservé. Ils se sont soulevés pour revendiquer leur incorporation dans l’armée avec un salaire garanti et des privilèges d’agents permanents de l’Etat. Ils demandaient de quitter l’armée à l’âge de 55 ans comme les policiers, les gendarmes et les autres fonctionnaires.

Ce nouveau soldat ivoirien entend respecter l’ordre et la discipline sans être « frustré ». Il s’agit d’une révolution remarquable des modes d’obéissance dans l’armée. Selon une expression des soldats eux-mêmes, une nouvelle génération venait de « voir clair ». Elle n’hésitait pas à contester quand elle avait l’impression d’être en face d’une injustice. Le sergent-chef Ibrahima Coulibaly, dit IB, résume l’état d’esprit de ce nouveau soldat : « le soldat doit prendre le parti de la justice et de l’égalité ». Ils sont plus sensibles à la dégradation de leur condition de vie, au respect de leurs droits, aux inégalités sociales et politiques. Les futures générations de soldats leur emboiteront plus radicalement le pas.

C’est cette « nouvelle armée », « instruite » mais « contestatrice », que le colonel Robert Guéi « propulsé » à la tête de l’état-major devait discipliner dans une société aux repères fragilisés par la crise pour qu’elle ne se retourne pas contre la construction de la nation.

Cette tâche titanesque n’a pas abouti aux résultats escomptés. Les problèmes qui minent l’armée ivoirienne sont déjà présents dès cette époque bien qu’il faille faire une place à part à la crise de la conscription. De cette époque datent, en effet, les problèmes de recrutement dans l’armée ivoirienne, puisque la loi n° 61-210 du 12 juin 1961 portant recrutement des forces armées devenait caduque de fait. Ce n’est pas seulement cet aspect législatif qu’il faut retenir. Il y a aussi les pratiques qui naissent de la crise économique des années 80 qui a contraint l’Etat à une « professionnalisation » improvisée de l’armée. Les règles pour aller dans l’armée sont alors devenues floues. Plus tard, les jeunes y entreront par « la bande » ou prendront les armes. Des milliers de jeunes sont ainsi devenus des soldats, des rebelles en armes, des miliciens, des membres de groupes d’autodéfense, des manifestants armés, des vigiles armés. Ils sont devenus les acteurs principaux de la manipulation de la violence.

Le coup d’Etat de 1999 : naissance et cristallisation des factions militaires

Le coup d’Etat a été un véritable accélérateur de la déstructuration de l’armée, divisée par des choix partisans, ayant rompu avec la discipline et le respect de la hiérarchie après les mutineries des années 1990. Les dix mois d’une transition militaire chaotique qu’il a ouverte furent rythmés par des dissensions militaires et politiques que le vote d’une nouvelle Constitution n’a pu apaiser. Finalement, il accoucha d’élections violentes dont la contestation a débouché sur une rébellion.

A partir du coup d’Etat de 1999, on assiste à la multiplication des « milices » et autres gardes prétoriennes : Brigades rouges, Camora, Cosa Nostra, PC Crise. La Camora était chargée d’imposer l’ordre par la force. Ses membres contribuèrent à déstructurer le principe de la hiérarchie militaire par leurs manières de brutaliser les officiers. Les Kamajors basés à la maison de la télévision et à la radio avaient pour mission de sécuriser les lieux stratégiques de la ville. Ils devaient aussi tenir la poudrière d’Akouédo d’où était parti le coup d’Etat. Les Brigades Rouges avaient été créées au lendemain du coup d’Etat pour neutraliser les sources de contestation. Le groupe le plus connu du grand public était le PC-Crise qui était une sorte de tribunal militaire informel et un organe répressif. Ces factions vont jouer un rôle considérable tout le long de la transition puisqu’ils seront les bras armés dans l’affrontement des acteurs politico- militaires désormais convaincus que la transition ne pouvait se dénouer que dans la violence.

Une partie de l’armée au pouvoir éclata ainsi en clans opposés à côté du gros de la troupe qui resta silencieuse et d’une gendarmerie qui jouera un rôle important dans la répression des troubles de 2000. La tentative de coup d’Etat du 18 septembre 2000 dit du « cheval blanc » constitue le point de non retour de l’affrontement entre clans militaires. Les hommes du sergent chef IB sont arrêtés et accusés de vouloir accéder au pouvoir par les armes. Mais ces clans militaires qui s’affrontent dans les « bruits et la fureur » ne sont pas les seuls.

Pendant que les « nouvelles stars militaires » se battent violement, de nouveaux groupes de militaires, qui n’appartenaient pas au noyau des hommes du général Guéï, apparaissent et s’organisent selon des affinités politiques et ethniques qui remontaient bien avant le coup d’Etat.

Il suffit de regarder la liste des nominations opérées au mois de décembre 1999 en prenant en considération l’évolution militaire pour se rendre compte qu’en trois ans, les divisions de l’armée se sont renforcées pour donner naissance à des polarisations extrêmes. Certains des officiers du tableau d’avancement resteront dans le camp des loyalistes. C’est le cas de Glély Marcel, de Dogbo Blé Bruno, de Dagrou Loula, qui sera tué dès le début de la rébellion de 2002 dans le nord du pays, du lieutenant colonel Kassaraté commandant supérieur de la gendarmerie, du colonel Guai Bi Poin Georges qui dirigera l’Ecole de gendarmerie et le CECOS. Le colonel Bakayoko Soumaïla, qui dirigeait alors le Génie militaire à Bouaké, le colonel Gueu Michel, le colonel Bamba Sinima, se retrouveront dans le camp des Forces Armées des Forces Nouvelles (FAFN). Si l’armée s’est divisée sur une période aussi courte, il en va différemment de la gendarmerie dont la cohésion s’est maintenue.

Un diagnostic des difficultés que traverse l’armée ivoirienne doit aller en profondeur pour saisir l’essence de cette crise et non en rester à ses raisons apparentes. La sortie de la crise est conditionnée par la mémoire que les Ivoiriens doivent garder des problèmes militaires laissés sans solution et qui constituent encore aujourd’hui des obstacles. Le fait est que la reconstruction de la Côte d’Ivoire doit commencer par les militaires, les policiers, les gendarmes parce qu’ils sont des modèles ou qu’ils doivent l’être pour obliger la société à suivre grâce à la peur du gendarme et du glaive du juge. Reconstruire l’armée ivoirienne signifie en recomposer le format, les missions, l’opérationnalité. Mais une telle tâche de reconstruction sécuritaire ne peut pas être simplement technique. Elle est fondamentalement politique- quoi de plus politique que le mixage des forces ex-belligérantes- mais surtout éthique parce qu’en dessous des apparences techniques, il y a l’énorme décompression morale qui fait tituber la société tout entière. La nouvelle armée serait alors en rupture avec toutes les « mauvaises habitudes » qui ont conduit à la crise militaire.

Azoumana Ouattara

lundi 3 octobre 2011

LES REVELATIONS DE GUILLAUME SORO SUR LE 11 AVRIL 2011

Si c’est nous qui avions perdu, nos têtes seraient brandies devant le palais comme des trophées de guerre, nos bras à Yopougon, nos pieds à Koumassi. C’est clair ! Là où on nous aurait donné la mort, nous, on leur a donné la vie. Donc un peu d’humilité, faites de la repentance. Dites aux Ivoiriens, ce que vous avez fait contre eux. Le ministre Paul Koffi est là. On a fait les enquêtes et, aujourd’hui, tout le monde sait qu’on prenait les gens pour les découper comme le feraient des bouchers. On les mettait dans des sachets et on les jetait dans la lagune. C’est bien ce que nous avons vécu.
Mais nous, qu’est-ce que nous avons fait ? Dogbo Blé est là, à Korhogo. Il sait bien que nous lui avons sauvé la vie. Tous les chefs militaires ont été responsables. Qui a été tué par nous ? Dites-le moi !
Quand nous rentrions à Abidjan, nous nous sommes arrêtés à la lisière de la ville. J’ai appelé le général Dogbo Blé. J’ai dit ‘’mon général, nous avons encerclé la ville d’Abidjan. Je ne veux pas de bain de sang dans la ville d’Abidjan. Je vous demande en tant que patron de la garde républicaine, d’aller voir le président Gbagbo et de lui dire de déposer les armes. S’il n’a pas confiance en nous, qu’il aille à la résidence de l’ambassadeur de France ou à l’Onuci. Nous allons rentrer dans la ville d’Abidjan sans qu’il y ait combat. Je m’engage à négocier avec le président élu Alassane Ouattara pour qu’on négocie avec l’Union Africaine pour lui trouver un poste, comme on en a trouvé au général Sékouba Konaté en Guinée’’. Je me rappelle encore très clairement ce que le général Dogbo Blé m’a dit. Il m’a dit ‘‘monsieur le Premier ministre, je suis militaire et je sais me battre et j’ai les moyens de me battre’’. Voilà la réponse qu’il m’a donnée. J’ai dit merci mon général.
Moi, je ne suis pas militaire, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais le civil que j’étais, j’ai compris qu’il n’était pas très disposé à faire la paix. Quand nous sommes entrés à Abidjan, le président m’a encore demandé d’appeler tous les généraux pour leur demander de venir faire allégeance. J’ai appelé tout le monde. Mangou est venu, Kassaraté est venu. Guiai Bi Poin est venu. Impossible de joindre Dogbo Blé. Et on apprend qu’il veut se déguiser pour sortir. Il a été pris. Lorsqu’il a été pris, Dieu seul sait et lui aussi le sait, il peut témoigner qu’on a dû donner de nos dos et de nos bras pour le protéger afin qu’il soit en vie. Et il est en vie. Il aura droit à un procès équitable.
Donc, je le dis publiquement pour que les gens le sachent. Vagba Faussignaux était dans le bunker, il s’est battu, il a été blessé. Mais c’est bien nous qui l’avons envoyé à la Pisam pour le soigner. Mais je sais très bien que si l’un d’entre nous était blessé, ce n’est pas à la Pisam qu’on l’aurait envoyé. Le premier acte de réconciliation, c’est de donner la vie et nous avons donné la vie à Dogbo Blé, à Faussignaux et à tous les officiers qui ne rêvaient de faire de nous qu’une bouchée. Quand on a fini cela, le reste, c’est une question de procédure.
C’est pourquoi, je voudrais m’adresser aux militaires parce que la fâcheuse tendance des politiques, c’est de manipuler l’armée. Il faut que l’armée reste et demeure apolitique au service de l’Etat parce que si on avait eu des généraux courageux, capables d’aller s’asseoir comme je l’ai fait le 30 novembre devant Gbagbo pour lui dire ‘‘Monsieur le président, nous sommes militaires, certainement que vous avez gagné mais la situation militaire sur le terrain est difficile’’. Peut-être qu’on n’aurait pas eu 3000 morts. De la même façon que le préfet de Bouaké s’est levé pour dire qu’il n’y a pas eu de fraude à Bouaké. (…)’’
L’armée n’est pas là pour se retourner contre sa population. L’armée est là pour la protéger contre tout danger, pour la sécuriser, pour sécuriser les biens de cette population.
Le jeu démocratique est simple, celui qui a gagné, c’est lui qui dirige. Tu as perdu, tu passes la main. Si tu veux revenir, le peuple est là, convainc-le, parle-lui, séduit-le, drague-le. Mais si on compte sur l’armée parce qu’on a nommé son cousin du village général, c’est terminé.
On est en 2011, ce qui a été possible en 1960 ne peut pas être possible en 2011. 2011, il y a facebook, twitter, rien ne peut se cacher. On est en 2011, la démocratie est partout. Qui aurait pu penser qu’en Tunisie, en Egypte, ces choses-là allaient se produire ?
Maintenant, la politique est moderne, c’est sur internet ; je me demande dans les années à venir, si les mêmes outils traditionnels d’appareils politiques vont survivre aux nouvelles technologiques de l’information et de la communication. Maintenant, les gens font leur campagne sur internet et ils gagnent.
Il faut que l’armée joue son rôle. Vous êtes-là, je sais que beaucoup sont allés en exil. Nous avons demandé à tout le monde de revenir. Mais nous ne pouvons pas obliger quelqu’un qui est allé en exil à revenir. Tous ceux qui sont revenus sont là, vivent tranquillement, il n’y a aucun problème. Moi-même, j’ai été un exilé et je sais ce qu’est que la vie d’exil. Au début quand tu vas, tu es tout courageux, tu es tout feu, tout flamme. Tous les matins, quand tu te réveilles, non seulement tu espères que le régime tombe mais dans tes rêves, tu vois que le régime est tombé. Tes rêves peuvent prendre dix ans, c'est-à-dire pendant dix ans, tu peux rêver. Arrêtez de rêver, venez en Côte d’Ivoire pour qu’on travaille pour construire le pays. Ce qui mérite d’être fait, c’est le travail, il faut qu’on travaille. Il faut rebâtir la Côte d’Ivoire. Il faut faire de la Côte d’Ivoire un Etat moderne, un Etat-leader qui tire les pays de la sous-région. C’est pourquoi, je voudrais insister auprès des chefs militaires pour qu’ils soient auprès de leurs hommes pour leur inculquer la discipline, leur inculquer l’amour du travail.
Les policiers reviennent ici, il faut que la population les accompagne. Mais il ne faudrait pas qu’on nous appelle après pour dire qu’il y a des rackets, ce n’est pas bon. Il faut que les populations accueillent les gendarmes mais, il faut bannir les aspérités du métier, les rackets et autres. Cela doit cesser. Concernant les douaniers, ce n’est pas la peine d’aller dédouaner jusque dans la chambre des gens. Je demande aux eaux et forêts de protéger nos forêts. Le gouvernement veut compter sur des hommes de valeur, compétents, rigoureux et disciplinés. Et cela, je suis convaincu que c’est possible de le réussir.
Je vous invite à accueillir ici à Bouaké le dernier pilier de notre nation, de l’Etat de Côte d’Ivoire. De votre accueil, dépendra le futur. Je veux qu’il y ait une symbiose avec la population de Bouaké.
Vive la ville pour que vive la Côte d’Ivoire. Je vous remercie ! »

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vendredi 30 septembre 2011

L'INTERVIEW DE ALLOU EUGENE ANCIEN DP DE GBAGBO L.

L’ambassadeur Allou Eugène, ex-directeur du protocole de Gbagbo : “Je ne renie pas Gbagbo, mais souvenons-nous de Taylor”
Publié le vendredi 30 septembre 2011 | Le Patriote

 

 

L’ancien chef de protocole de Gbagbo en a gros sur le cœur. Il n’est pas du tout d’accord avec l’attitude de ses camarades du FPI, à qui il reproche un manque criant d’humilité. Il les exhorte à travers cette interview à, non seulement réconnaître définitivement Alassane Ouattara comme Président de la Côte d’Ivoire, mais aussi d’œuvrer pour le retour de la paix et de la concorde en Côte d’Ivoire.

Le Patriote : Monsieur l’Ambassadeur, depuis quelques temps, vous faites des déclarations, dénonçant l’attitude de certains de vos camarades du FPI. On a le sentiment que vous cherchez un poste.
Allou Eugène : Vous me donnez l’occasion de préciser quelque chose. Ceux qui écrivent que je cherche un poste, se trompent. Je ne cherche pas de poste. Je suis actuellement ambassadeur, fonctionnaire à la disposition du ministère des Affaires étrangères. C’est à ce titre que l’Etat de Côte d’Ivoire continue de payer mon salaire. J’ai donc un emploi dans un ministère. J’ai déjà servi l’Etat au plus haut niveau. C’est pour cela que j’obéirai à ce que l’Etat me dira de faire. Rien ne me fait courir ou plutôt ce qui me fait courir, c’est comment faire pour que le gouvernement actuel puisse mettre de l’eau dans son vin afin que nos amis qui sont actuellement en prison soient éventuellement libérés. Ma démarche, de ce point de vue n’est pas celle adoptée par les autres.
En ce qui concerne Gbagbo, mon avis est clair : la communauté internationale a décidé d’envoyer un panel pour lui demander de quitter le pouvoir. Il a résisté, il a continué sa lutte. Cette communauté, par le biais de l’ONU, a décidé d’utiliser la force. Il a été enlevé par la force et aujourd’hui, il est prisonnier. Ce que je fais comprendre à nos camarades, c’est qu’il n’est plus le Président de la République. Il faut que nous acceptions cette réalité, qui est que le président de la République, c’est bien Alassane Ouattara. Aujourd’hui, Gbagbo est en prison, mais il est surtout un prisonnier de la communauté internationale. Du coup, notre démarche, c’est paritairement pour ceux qui étaient à la Pergola et ceux qui sont en exil. Je crois que ce qui devrait préoccuper ceux qui sont en exil, c’est de chercher comment faire pour revenir dans leur pays. Il ne s’agit pas pour eux, qui sont partis d’eux-mêmes – il faut reconnaître que, au regard de la situation qui prévalait en ce moment-là, c’est volontairement que les uns et les autres se sont retrouvés en exil –, de poser des conditions pour leur retour. Leur démarche serait de venir constater d’eux-mêmes s’il y a de l’insécurité dans leur pays. C’est pour cela que je leur demande de faire moins de bruit. Peut-être que dans le silence, par notre comportement, on peut réussir leur retour. Ce n’est pas en posant des conditions. Je ne trouve pas sage de poser des conditions. Je recommande donc la sagesse à mes camarades.

LP : Au lieu de tenir ce discours dans la presse, pourquoi n’allez-vous pas vers vos camarades en exil ? Vous auriez même pu faire ces propositions au Comité central, par exemple.
AE : Depuis que je suis là, il n’y a pas eu de Comité central. Je n’ai pas non plus été invité à Accra. Vous savez, le problème n’est pas à ce niveau. Quand tu fais partie d’un groupe et que tu vois que les gens sont en train de déraper, il faut vite agir. Il ne faut pas attendre une réunion avant d’intervenir, sinon le dérapage peut prendre des proportions graves. Quand j’ai constaté que les camarades ont commencé à exagérer, je suis intervenu en tant que responsable de ce parti. Personne n’ignore que je suis venu de l’Italie en 1990, le 30 mai, pour me mettre à la disposition du FPI, sans salaire. Laurent Gbagbo disait qu’il peut nommer qui il veut. C’est la même chose que dit le Président Ouattara. Je ne peux rester silencieux si je vois que les camarades persistent dans l’erreur. Il faut arrêter de faire beaucoup de bruits. Vous savez bien que la direction du parti est gérée de façon intérimaire, ce qui est du reste normal. Mais on oublie que ceux qui y sont étaient pour la plupart détenus à la Pregola. Amani N’guessan, Dano Djédjé, Odette Lorougnon… C’est par la volonté du pouvoir qu’ils sont aujourd’hui dehors. Ils auraient pu refuser ce cadeau et dire « nous ne sortons pas tant que Gbagbo n’est pas libéré ». Nous sommes dans une situation difficile. Miaka joue un rôle important. Mais s’il n’y pas de réunion, comment allons-nous intervenir ? Je lui ai dit que son initiative d’aller à Accra était bonne, mais je lui ai conseillé de commencer d’abord par l’intérieur, par vérifier nos structures de base, voir dans quel état elles se trouvent. A mon avis, il aurait dû commencer par-là. Mais je lui ai surtout dit de dire à ceux qui sont à Accra de faire moins de bruit et que le parti se dirige à partir d’ici. Les gens savent le rôle que j’ai joué au parti. Je connais bien le FPI. J’étais directeur de l’administration, secrétaire national chargé de l’organisation des manifestations. Je connais donc le parti.

LP : Mais ces « bruits » dont vous parlez, c’est surtout les journaux proches de votre parti qui vous reprochent d’en faire l’écho.
AE : Non, quand je parle, ils ne doivent pas intervenir. Parce que j’ai dit qu’il n’y a pas eu une réunion où je pouvais m’exprimer, alors qu’eux, ils ont les journaux pour écrire. Quand je suis venu, je ne disais rien. J’attendais qu’on convoque une réunion de la direction. Quand ils me répondent par la presse, je réponds aussi par la presse. Je ne renie pas Gbagbo. Mais je voudrais simplement que les gens se souviennent de Taylor, dont les partisans continuent encore aujourd’hui de réclamer sa libération. Ce n’est pas en criant « libérez Gbagbo » qu’on va le libérer. Il faut qu’on soit réaliste.

LP : comment, selon vous, vos camarades devraient-ils se comporter ?
AE : C’est de reconnaître avant tout celui qui est là comme Président de la République. Parce que leur façon de parler depuis Accra, donne l’impression qu’ils ont d’autres idées. Je le répète, il faut reconnaître que Ouattara est le président de la République, ensuite, il faut faire profil bas, demander un rendez-vous et poser les problèmes. Nous sommes en position de faiblesse et il faut avoir un comportement de celui qui est faible. Faisons le sacrifice de reconnaître notre défaite. Evitons que la Côte d’Ivoire devienne une république de contestation. Vous savez, je viens de Mama pour voir dans quel état se trouve la résidence de Gbagbo. Je pensais que ceux qui disent qu’ils aiment Gbagbo allaient donner une bonne allure à la résidence. Malheureusement, ils n’ont rien fait pour l’entretenir. Quatre mois à peine ! Cela veut dire que même ceux qui habitent Mama commencent déjà à l’oublier.

LP : quelles actions menez-vous pour obtenir la libération de Gbagbo ?
AE : J’ai appris que le Président Ouattara a déjà saisi la CPI, cela veut dire que le dossier nous dépasse. Il appartient donc à ses avocats de faire la demande appropriée, bien entendu avec notre appui.

LP : Vous dites que Gbagbo n’a gagné ni les élections ni la guerre. Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?
AE : moi j’étais loin. Le contact n’était pas régulier et puis la crise a pris une proportion grave. Mais moi, si j’étais là, je lui aurais dit ce que je pensais. Peut être qu’il n’allait pas m’écouter. Quand j’ai vu les massacres de Duékoué, j’ai pensé que Laurent Gbagbo allait céder. Après j’ai vu que les gens sont arrivés à Daloa qui est un grande base militaire. Pour moi, c’était des signes. Si j’étais à ses côtés, je lui aurais dit de laisser. Si j’avais dit cela avant, rien n’allais changer. Les présidents du panel l’ont fait sans succès. Ouattara lui-même lui a tendu la main. Il n’a pas voulu écouter quelqu’un.

LP : Quelles étaient vos relations avec Gbagbo avant sa chute. On disait que vous étiez en disgrâce ?
EA : Moi j’étais un fonctionnaire. Je n’ai pas protesté quand je devrais quitter mon poste de directeur de protocole.

LP : On vous a pourtant vu pleurer...
AE : Ce n’était pas pour le poste. J’avais dit que quand un fils quitte son père, il pleure. Les gens avaient mal interprété ma pensée. C’est normal que je ressente une douleur pour un départ qui n’était pas prévu. Dans mon analyse, je me suis dit que je devrais rester pour organiser les meetings, la campagne et partir après. Je m’interrogeais. Je n’étais pas en disgrâce. Je me sentais au repos alors que j’avais beaucoup de chose à faire ici auprès de lui. C’était la période difficile. C’était normal que j’aie des ressentiments.

LP : Comment sont justement vos rapport avec Nady Bamba, qui aurait été à la base de votre départ?
AE : Je lui demande de dire à son journal d’arrêter de semer la haine entre les Ivoiriens. J’ai fait trois ans au Cameroun. La dernière fois qu’elle m’a appelé, ça devrait être le 10 juin 2011, après trois ans. Que m’a-t-elle demandé ? Elle me dit qu’il semble que je veux rentrer au pays, j’ai répondu oui et elle m’a conseillé d’aller en exil. J’ai dit non, que je ne voulais pas être dans la position de quelqu’un qui a trahi l’Etat de Côte d’Ivoire. Actuellement, elle est en exil. Mais tous ses parents sont RDR. C’est le RDR qui est au pouvoir. Elle peut actionner ses parents pour que même si on ne libère pas Gbagbo, on libère les autres. Elle pourrait même, pendant qu’on y est, chercher à habiter Korhogo, à côté de son mari. Vous savez, ça m’étonnerait fort que Gbagbo m’éloigne pour faire plaisir à Nady. Ce serait très grave. Mais je ne le crois pas.

LP : A vous entendre, on a le sentiment que vous êtes meurtri par ce que le Temps, le journal de Nady, a écrit à propos de votre position sur le rappel, en avril dernier, par Ouattara des ambassadeurs accrédités dans certains pays.
AE : Vous savez, j’assume ce que j’avais dit à l’époque sur cette décision du président Ouattara. Je disais qu’en avril, en étant à l’hôtel du Golf, il n’avait pas les symboles de l’Etat en main. Contrairement à Gbagbo qui était au palais. Donc il ne pouvait pas révoquer ou nommer un ambassadeur. Mais les choses sont autrement aujourd’hui. Il est bel et bien le Président de la République. J’ai dit que si l’arbre tombe, nous tous on tombait. Aujourd’hui Gbagbo est tombé. Nous sommes tous tombés. Mon discours est toujours valable. Quand on tombe, on a une façon de parler. Les gens font trop de bruits. Ce n’est pas normal. Je viens de mon village, notre commune s’appelle Bayota, c’est la désolation. Les gens ont voulu résister pourtant je leur avais dit de coopérer. Ils ne m’ont pas écouté. Le village vit un désastre. Comment quelqu’un peut s’organiser pour reprendre une telle barbarie. Ce n’est pas possible. Les gens dont les villages n’ont pas été touchés peuvent parler comme cela, pas nous autres. Chez moi, les gens ont passé la nuit dans la brousse. C’est terrible. Ceux là, personne ne peut leur parler encore de guerre aujourd’hui. On commence la guerre mais quand elle doit finir, elle doit finir définitivement. Il faut la paix. Pour moi, c’est la paix qui est fondamentale, parce que la réconciliation n’est pas obligatoire puisque moi par exemple, j’ai des voisins que je ne connais pas. Mais ils se sont agenouillés pour qu’on ne brûle pas ma maison. Les gens ont vécu un calvaire. Quand Gbagbo était dans l’opposition, il disait que c’est l’opposition qui fait qu’il y a la paix. Aujourd’hui, comportons nous de sorte qu’il y ait la paix.

LP : êtes-vous pour ou contre la participation de votre parti aux élections législatives ?
AE : Nous devons aller aux élections législatives. Utilisons le bon ton. Il y a une façon de négocier tout cela. On peut par exemple humblement demander au Président de la République d’aider nos potentiels candidats et tous les autres qui sont au Ghana ou ailleurs à rentrer au pays. Pensons à ceux qui sont encore en prison.

LP : Vous avez été directeur du protocole d’Etat, vous connaissez mieux le couple présidentiel. Il se raconte que l’ex-chef de l’Etat aurait été influencé par son épouse. Vous qui connaissez l’homme, Laurent Gbagbo est-il un homme influençable ?
AE : je ne me suis jamais intéressé à la vie intime de Laurent Gbagbo.

LP : Plus qu’une épouse, Simone est une camarade du parti aussi.
AE : je n’ai pas de commentaire à faire sur la question. Elle a été député. Tout le monde sait comment elle parlait à l’Assemblé nationale, comment elle menait les débats. On peut la juger par rapport à ce qu’elle faisait. Pourquoi veut-on la juger par ce que nous ne savons pas. Personne ne peut être témoin de cela. Tout le monde connaît Mme Gbagbo, elle a été responsable du FPI. Elle a animé des meetings partout. Elle faisait ses déclarations elle-même. On peut la juger par rapport à cela. Gbagbo n’est pas quelqu’un qu’on peut influencer comme cela. Tout le monde le connaît. Il a assumé jusqu’au dernier moment. Cela me rappelle quelque chose. Chaque fois qu’il y a un problème, on accuse l’entourage. Ce n’est pas mon avis.

LP : Qu’est-ce qui n’a pas marché selon vous au FPI pour que vous perdez le pouvoir ?
AE : Ne faisons pas un débat qui est déjà dépassé. Nous sommes à une autre phase. Gbagbo a pris le pouvoir en 2000. En 2001, il y a eu tentative de coup d’Etat. Il y a eu ensuite 2002. A partir de là, on a effectué de nombreux voyages pour signer tous ces accords qui nous indiquaient comment nous devrions nous comporter pour avoir la paix. Nous sommes dans une nouvelle dynamique de la vie de la Côte d’Ivoire. Nous sommes aujourd’hui en 2011, il y a eu les élections, il y a eu des faits graves et ensuite on veut aller à l’apaisement, on veut aller à la réconciliation. Les gens font des démarches dans ce sens. Il faudrait qu’on s’engage dans cette voie de la paix. C’est ce qui est ma préoccupation. Je n’apprécie pas le chemin que les autres veulent emprunter pour y aller. Il faut que nous soyons ensemble avec les autres pour la réconciliation. En 2002, Boga Doudou a connu la mort, une mort atroce. Mais deux ou trois ministres lui ont succédé alors qu’il n’avait pas encore été enterré. Pourquoi ? Il était mort pour la cause. Mais le poste ne pouvait être vaquant. Cela veut dire que l’Etat a ses raisons qui dépassent les sentiments des individus. Selon les sages, quand quelqu’un meurt, il faut l’enterrer avant de partager ses biens, ce qui n’est pas le cas pour l’Etat. L’Etat doit fonctionner. C’est pour cela que nous devons comprendre que notre patron, notre frère, n’est plus là. C’est l’Etat. Ne réagissons pas en termes de sentiments pour dire « comme c’était mon frère, je dois pleurer tous les jours et ne pas respecter celui qui est là ». Je dis non. Dès que quelque chose t’arrive, on te remplace immédiatement parce qu’il faut que l’Etat fonctionne. C’est de cela qu’il s’agit. Il ne s’agit pas d’amour. Un autre point, on me traite de Judas. Soyons sérieux, pour la paix et pour la réconciliation. Le général Guéi est mort, mais son fils était Conseiller de Gbagbo. Gbagbo a envoyé des délégations à Man pour la réconciliation. Alors que les gens accusaient Gbagbo d’être le tueur de Guéi. Son fils était Conseiller pas parce qu’il avait besoin d’argent, mais sa présence auprès de Gbagbo pouvait apaiser ses parents. C’est cela la vie politique. Quand je venais de l’Italie, tous mes amis m’avaient conseillé le contraire. En 1990, personne ne savait que le FPI prendrait le pouvoir. J’ai été le seul à regagner le pays depuis l’Europe. Tous mes amis disaient que le moment n’était pas opportun. Moi, je suis venu, j’ai assumé. Je n’ai jamais pleurniché pour demander quelque chose. On mangeait de la banane braisée. Je connais beaucoup de cadres du RDR. Je pouvais me cacher pour aller les voir. Il s’agit d’un problème sérieux où nos parents ont souffert. Ceux qui ont l’intention de tenter une aventure, je leur conseil d’arrêter. Parce que ce qui est arrivé chez nous est terrible. Moi, mon sport, c’est la marche et la chasse. J’avais oublié que les gens étaient traumatisés. Je suis allé à la chasse avec un fusil qui fait du bruit. Lorsque le coup est parti, tout le village a fui. Vous vous rendez compte. On doit aller à la paix sereinement. Et réapprendre là où on a fait échec, pour rebondir.
Bakary Nimaga, Yves-M. Abiet et Kigbafory Inza

lundi 26 septembre 2011

A QUOI JOUE LAURENT GBAGBO ?

L’ex-président ivoirien a porté plainte contre l’armée française pour tentative d’assassinat. Mais quels sont les axes de sa stratégie de défense?
Laurent et Simone Gbagbo le 11 avril 2011 à l'hôtel du Golf, à Abidjan. REUTERS/STR New
l'auteur

Attaquer l’armée française pour tentative d’assassinat, c’est sans doute une façon d’attirer l’attention faiblissante des médias sur le sort de Laurent Gbagbo. Derrière cette plainte, portée le 5 juillet mais annoncée le 16 septembre, se trouve le tandem d’avocats français Jacques Vergès et Roland Dumas.
Ces derniers ont pour mission de défendre Laurent Gbagbo sur le territoire français, avec Marcel Ceccaldi (ancien conseiller de Jean-Marie Le Pen, défenseur de l’ex-président guinéen Moussa Dadis Camara et Mouammar Kadhafi) et la jeune et relativement inconnue Lucie Bourthoumieux, d’origine camerounaise. Ils se répartissent la tâche avec de nombreux autres confrères, tous mandatés par Géraldine Odéhouri, la conseillère juridique de Laurent Gbagbo.
Emmanuel Altit, à Paris, travaille ainsi sur le plan de la justice internationale, dans le cadre de l’enquête préliminaire ouverte le 24 juin en Côte d’Ivoire par la Cour pénale internationale (CPI). C’est un habitué des grands dossiers médiatiques: il a défendu le soldat israélien Gilad Shalit, retenu en otage depuis 2006 par des groupuscules palestiniens, mais aussi les infirmières bulgares détenues en Libye de 1999 à 2007, ainsi que le rebelle congolais Thomas Lubanga, le premier homme à avoir comparu, en 2006, devant la CPI.
Trois avocats ivoiriens, Agathe Barouin, Jean-Serge Gbougnon et Toussaint Dako Zahui, s’occupent pour leur part de défendre Laurent Gbagbo face à la justice ivoirienne. Celle-ci a formellement inculpé, le 18 août, le couple Laurent et Simone Gbagbo de «crimes économiques» (vol, détournement de fonds, pillage).
Laurent Gbagbo est aussi défendu par une pointure politique, Joseph Kokou Koffigoh. Ancien Premier ministre de la transition démocratique tentée par le Togo du général Eyadéma (1991-1994), puis ministre des Affaires étrangères (1998-2000) et de l’Intégration régionale (2000-2002), cet avocat de métier dispose du carnet d’adresses pour faire du lobbying à l’échelle du continent.
Koffigoh, qui aussi été le chef de la mission d’observation de l’Union africaine (UA) lors de la dernière présidentielle ivoirienne, avait rendu le 30 novembre 2010 un rapport mitigé. Il se félicitait du «déroulement satisfaisant des élections», mais notait la présence de militaires près des bureaux de vote, «l’atmosphère lourde» ainsi créée, et notait des actes de violence et d’intimidation —parmi lesquels la séquestration de deux de ses observateurs, libérés grâce à l’intervention de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci). Koffigoh s’était par ailleurs distingué par sa présence, lors de l’investiture de Laurent Gbagbo, le 4 décembre 2010.

Le mystère de l'arrestation de Gbagbo

La plainte déposée contre l’armée française a une portée d’abord et avant tout politique. Elle vise à donner lieu à un procès qui pourrait servir de tribune politique à Laurent Gbagbo. Elle donne aussi du grain à moudre aux sympathisants du Front populaire ivoirien (FPI), qui accusent à qui mieux mieux la France, ancienne puissance coloniale, d’avoir voulu renverser leur chef.
La force Licorne, qui opère sous mandat onusien, a certes procédé début avril à des tirs de missiles aux abords de la résidence présidentielle de Cocody, où s’étaient retranchés Laurent Gbagbo et ses proches. Deux hélicoptères de l’Onuci et quatre hélicoptères français Gazelle ont visé, officiellement, les armes lourdes déployées par les Forces de défense et de sécurité (FDS) autour de la résidence, comme le leur permettait la résolution 1975 du Conseil de sécurité.
Dans les heures qui ont suivi l’arrestation de Gbagbo, le matin du 11 avril, le ministre de la Défense français, Gérard Longuet, s’est défendu de toute implication directe, affirmant qu’à «aucun moment, les forces françaises n’ont pénétré dans le jardin, ni la résidence présidentielle de Monsieur Gbagbo». En revanche, elles étaient bien déployées tout autour, avec une trentaine de blindés et 200 à 250 soldats français, qui ont ouvert la brèche dans laquelle se sont ensuite engouffrées les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), inféodées à Alassane Ouattara et enlisées dans la bataille d’Abidjan.
Cette plainte, sur laquelle le ministère français de la Défense ne veut faire aucun commentaire, pose bien des questions qui relèvent du bon sens: si l’armée française avait voulu tuer Laurent Gbagbo— au risque d’en faire un martyr— aurait-il été arrêté vivant? Alassane Ouattara n’avait-il pas, au contraire, donné des consignes pour qu’aucun mal ne lui soit fait?
Pour mémoire, Laurent Gbagbo a été placé sous la garde de la police onusienne, à sa demande, après son arrestation. Arrivé le 11 avril par une porte dérobée à l’hôtel du Golf, le quartier général d’Alassane Ouattara, il a échappé au lynchage subi par sa femme Simone et son fils Michel…
Emmanuel Altit, pour sa part, semble suivre une autre ligne de défense. Il attend que le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, donne des suites ou non à l’enquête préliminaire ouverte en Côte d’Ivoire. Et surtout qu’il «se détermine, pour dire qui il vise, qui il veut entendre et contre qui il entend délivrer des mandats d’arrêt».
Emmanuel Altit, qui travaille sur les crimes commis cette année par les FRCI, tente depuis des semaines d’avoir accès à Laurent Gbagbo. Il était encore à Korhogo le 15 septembre, accompagné par un procureur et ses trois confrères ivoiriens, porteur d’une autorisation de visite en bonne et due forme, tamponnée par la juge d’instruction, Makouéni Cissé, en charge de l’affaire à Abidjan.
«Sur place, les représentants du commandant de zone Tuo Fofié, un proche de Guillaume Soro, se sont obstinément opposés à ce que nous puissions voir le président», raconte Emmanuel Altit.
Les nouvelles de Laurent Gbagbo, cependant, ne sont pas mauvaises: le président déchu, auquel deux avocats ivoiriens ont pu rendre visite début septembre, se porte bien. Il se trouve toujours en compagnie de son médecin personnel. Jacques Vergès et Roland Dumas, avec tout leur poids politique, se sont plus facilement frayé un chemin jusqu’à Laurent Gbagbo. Ils l’ont longuement rencontré le 17 septembre, et assurent que l’ancien président va bien.
Sabine Cessou

lundi 19 septembre 2011

Crise ivoirienne/Des chefs de guerre de l’ex-rébellion témoignent ; Le rôle joué par la France ; La guerre de leadership qui a failli tout gâter

   | L'Inter


© Ivoire-Presse par G. Lasme
Présidentielle - sécurité : Deploiement de 1500 soldats des FAFN.
Le départ de 1500 soldats Fafn pour la sécurisation du second tour a debuté a Bouaké le jeudi 25 novembre 2010 en présence du CEMA Soumaila Bakayoko ,le Cdt Shérif Ousmane et des forces licornes



 

 


 
 
Neuf (09) ans après la crise militaro-politique que la Côte d’Ivoire a traversée, les langues continuent de se délier et les confidences, devenir de plus en plus publiques sur l’origine de l`ex-rébellion, ses acteurs majeurs et les péripéties en interne qu`elle a connues, et dont les incidences se sont prolongées jusqu`à la récente crise post-électorale. Dans un CD datant de décembre 2003 et qui circule encore sous cap, des responsables des Forces nouvelles font d`importantes révélations sur la constitution de la rébellion de septembre 2002, mais également la guéguerre qui a opposé ses deux leaders, en l’occurrence Ibrahim Coulibaly alias IB tué récemment à Abidjan lors d’une confrontation entre ses éléments et les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) et Guillaume Soro, secrétaire général des Forces nouvelles et actuel Premier ministre. Ce CD, dont nous avons eu copie, présente plusieurs chefs de guerre faisant des témoignages juste après la guéguerre qui les a opposés aux hommes de IB. Il s’agit de Abou Fama, le mythique chef de guerre de Man à l`époque, connu dans le rang de l’ex-rébellion comme un dur, de Chérif Ousmane, ex-com-zone à Bouaké, dirigeant de la célèbre compagnie militaire ``Guépard`` et aujourd’hui commandant en second du Groupement de la sécurité présidentielle. Dans les témoignages compilés dans le CD, l`assaut du groupe armé qui a attaqué le régime Gbagbo était prévu pour durer trois jours à l’issue desquels, une fois l’ancien président chassé du pouvoir en 2002, un comité ministériel dirigé par IB devait être mis en place avec comme porte-parole, Guillaume Soro. Malheureusement, ayant échoué dans leur entreprise, le groupe armé va se muer en rébellion avec des fortunes diverses. Contrairement à ce qui a été véhiculé, les révélations contenues dans le CD indiquent clairement que la France n’a pas soutenu la rébellion. Bien au contraire, compte tenu des accords de défense qui la liaient à la Côte d’Ivoire, la France a intimé l’ordre à ses soldats sur place de traquer les ``barbus`` d’alors, présentés par le régime précédent comme des étrangers. Les soldats français n’ont pas ménagé Chérif Ousmane et ses hommes sur les fronts, comme en témoigne dans l’élément filmé et sonore, Abou Fama. «Le vendredi 20 septembre 2002, quand nous sommes sortis de l`embuscade de Tiébissou la veille et que nous sommes rentrés à Bouaké, j`ai appelé encore Ibrahim Coulibaly( IB) et je lui ai dit de faire la déclaration parce que nous sommes dans le feu. Il m`a répondu en disant que ce n`était pas encore le moment. Alors j`ai demandé quand ce serait opportun. Au même moment, on m`a appelé pour dire qu`il y a une attaque à Tiébissou. Alors j`ai pris ma voiture et foncé avec mes éléments. Pendant ce temps, Laurent Gbagbo, qui était revenu de son voyage, annonce sur les chaînes nationales et internationales qu`il est venu pour reprendre son pays. C`était dur en ce moment. Les militaires français nous traquaient durement sur le terrain. Pendant que les hélicos vous bombardent en l`air, les chars vous poursuivent en bas. Parce que comme vous le savez, il y a un accord de défense entre la Côte d`Ivoire et la France. Donc si la Côte d`ivoire est attaquée de l`extérieur qu’elle demande de l`aide à la France, celle-ci doit l`aider à libérer le pays. Laurent Gbagbo disait que c`était les burkinabé qui attaquaient son régime», a longuement argumenté Abou Fama au cours d’une rencontre avec des populations quand la rébellion a été divisée entre les pro-Soro et pro-IB.

«Il fallait se dévoiler sinon…»

«Quand je suis retourné à la base, j`ai informé Fofié et Chérif de ce que ``IB`` ne voulait pas faire de déclaration (pour reconnaître la paternité de la rébellion). Ensuite, j`ai appelé Soro qui m`a dit de nous dévoiler. Et c`est que nous avons fait en donnant nos vraies identités. Malgré cela, on disait toujours que nous étions des étrangers à cause de nos barbes. Nous nous sommes rasés et c’est ainsi que nos amis nous ont reconnus pour dire que nous sommes effectivement des soldats ivoiriens. C`est comme cela que les Français nous ont laissé tranquilles un peu. Mais la communauté internationale nous demandait par la suite un chef, parce qu`avec un tel mouvement sans chef, si on nous laissait progresser sur Abidjan, ça allait être grave. Et comme IB a refusé d’assumer, notre groupe n`avait donc pas de chef. C’est ainsi que les Français ont bloqué notre progression à partir de Tiébissou et sur les autres fronts à l`ouest et au nord-est. Nous avons été freinés net dans notre progression vers la capitale pour chasser Laurent Gbagbo», a révélé Abou Fama. Le désistement de IB, selon les récits compilés dans le CD non encore public, aurait créé une grande fissure au sein de la rébellion. Il s`y était installé une très grande méfiance car chaque chef ayant son groupe et ses hommes, voulait passer par tous les moyens pour prendre les commandes. Revenu à Bouaké, IB voulait tenter alors de récupérer les Forces nouvelles après son faux bond. «On a constaté que notre jeune frère est toujours obsédé par l’idée d’être dirigeant des Forces nouvelles alors que quand on lui avait demandé de se déclarer pour être chef du Mouvement patriotique de la Côte d’Ivoire (MPCI ex-rébellion), il avait refusé. Il avait même dit sur les antennes des chaînes internationales qu`il n`est mêlé ni de près ni de loin au mouvement, ensuite qu’il n`a signé aucun document. Et puis quand on créait les Forces nouvelles, on n’a pas envisagé d’être président», a fait savoir un certain Fofana dans le CD.

Guerre fratricide entre les soldats de l’ex-rébellion

Selon Chérif Ousmane, la guerre des clans faisait rage au sein de la rébellion avec d`un côté Kass, l`homme de main du sergent IB et de l’autre ses soldats et lui. «Nous étions là un jour, on voit Kass passer à la télévision pour dire que IB est désormais le chef des Forces nouvelles. Deux jours après, ce sont quatre personnes qui viennent faire la déclaration. Et j`apprends ensuite que Kass est à l`état-major avec ses hommes. Et quand je suis arrivé là-bas, ils avaient encerclé les lieux en recrutant des enfants qui avaient des bois et des Rpg7. Mais il ne leur a pas dit la vérité. J’ai demandé à ces enfants d’abandonner leur position de guerre. J`ai mis le colonel Bakayoko et Soro Guillaume en lieu sûr. Et j`ai appelé IB pour lui dire de faire rentrer ses hommes. Il a répondu qu`il a demandé à Kass d`arrêter le colonel Bakayoko et de le mettre en prison pour 48 h. Comme ça, il saurait que lui, IB, est garçon et que si je veux que ses hommes abandonnent, il faut aussi que Soro et le colonel Bakayoko aillent déclarer que désormais, c’est lui le chef des Forces nouvelles. Mais on n`a pas réagi pour ne pas faire plein de morts», a révélé à son tour Chérif Ousmane. Et Abou Fama de poursuivre pour dire que même au front, la situation était difficile dans la mesure où, outre l`adversaire, on pouvait craindre des balles dans le dos. «Quand tu es au front, il y a des gens qui tirent dans ton dos. Tu penses qu`il ne sait pas tirer alors qu’on les avait envoyés pour te tuer et on sait qui faisait ça. A un moment, on ne faisait confiance à personne. Je ne faisais pas confiance à mes amis, même les plus proches. Nos têtes étaient mises à prix et il fallait nous éliminer au profit de IB. On a vécu tout cela pendant que Laurent Gbagbo était assis chez lui à Abidjan».

Entre traîtrise et souffrance des combattants

Les jeunes combattants enrôlés dès les premières heures ont vécu des situations difficiles, selon des révélations faites par des chefs de guerre. Abou Fama en témoigne. «Il y a un petit qui me suivait toujours, le jour où il est tombé, il m`a dit: chef, j`ai pris une balle. Je lui ai dit qu’on allait le transporter à Bouaké pour le soigner. Le petit m`a dit: non chef, continuez le combat sans moi, mais que la vérité et la justice triomphent. Il est mort». Pour ce chef de guerre, ceux qui étaient vivants et dans les camps étaient misérables. «On a des soldats avec nous depuis seize mois à qui on n`a pas pu payer un seul morceau de savon. Pour manger, c`est un problème. J`étais obligé de prendre des bennes pour aller chercher à manger pour mes soldats. Quand nous sommes allés à Korhogo, après que le colonel a fini de parler, il y a un soldat qui s`est levé pour dire ``nous sommes tous des menteurs``, et qu’ils ne désarmeront pas tant que leur chef n’est pas là. On lui a demandé, c’est qui. Il a répondu IB. Alors je lui ai dit: toi tu es garde du corps d`un ministre et tu as de quoi manger. Si tes problèmes sont résolus, laisse-nous nous occuper de tes amis qui n’ont rien. Il y a aussi les problèmes des enfants des soldats qui sont morts», a-t-il soutenu.

«Ce qui se faisait avec l’argent du cacao, du diamant etc.»

Dans une séquence de la vidéo, nous apercevons Chérif Ousmane décliner les raisons qui ont poussé des soldats à prendre les armes contre l’ordre établi. «Chacun est venu dans la rébellion à cause de quelque chose, mais sa raison est dans son cœur. IB m`a envoyé pour aller combattre à l`ouest et prendre Zouan-Hounien afin d`exploiter l`or et le diamant. Mais moi, je ne suis pas venu dans la rébellion pour cela. Il a envoyé ses gars pour prendre le cacao, le café de nos parents pour aller les vendre en Guinée et lui envoyer l`argent sous prétexte qu`il va nous acheter des armes, mais jusqu`aujourd`hui, rien. Ses hommes volent les biens de nos parents, les vendent et lui expédient l`argent via Western Union en France. L’argent que lui, IB, a, si ce n`est pas de l`argent volé, peut-il l’avoir ? Il y a aussi des gens qui sont venus pour braquer les parents. Au nord, l’engrais et la société sucrière SUCAF ont été pillés et les produits vendus à l`extérieur de la Côte d`Ivoire. Ils ont vidé la GESTOCI et tout cela pour envoyer l’argent en France à IB», a révélé Chérif Ousmane, avant de déclarer, à l’époque, qu’«ils ne lâcheraient pas les armes tant que Laurent Gbagbo serait au pouvoir». Aujourd’hui, après le scrutin présidentiel et le refus de l’ancien chef d’Etat de céder le pouvoir perdu dans les urnes, les durs de l’ex-rébellion ont fini par atteindre leur objectif. Et ce CD, qui circule encore sous cape, n`est qu`un page de leur histoire qui se révèle peu à peu au public.