mercredi 15 février 2012

Côte d'Ivoire : trop de banques, pas assez de comptes

Las banques privées ivoiriennes militent pour 'l'application effective des règles de droit'.Las banques privées ivoiriennes militent pour "l'application effective des règles de droit".© AFP
La première économie de la région est à la traîne en matière bancaire. Les cinq établissements publics de Côte d'Ivoire sont affaiblis et les privés dispersés.
Agir sans se presser. Du côté du gouvernement Ouattara, en matière bancaire, l'époque est encore à la réflexion avant l'action. Premier objectif : statuer sur le sort des cinq banques publiques ivoiriennes en difficulté, dont certaines, notamment la Banque nationale d'investissement, ont un poids non négligeable dans l'économie. « Toutes les options sont en train d'être analysées. Liquidation, regroupement, privatisation... », souligne un conseiller à la présidence. La seule quasi-certitude est que le gouvernement a peu de chances de s'engager dans une recapitalisation massive.
Source : Association professionnelle des banques et établissements financiers de Côte d'Ivoire.
Deuxième impératif : « recréer un pôle bancaire public fort, capable de financer réellement et de manière satisfaisante les petites et moyennes entreprises, l'immobilier, l'habitat social, l'agriculture, ajoute le même conseiller. C'est le véritable enjeu aujourd'hui ». Parmi les pistes à l'étude : travailler avec des banques internationales spécialisées ayant développé une expertise dans un domaine important (groupe coopératif, banque agricole, banque de développement local)... Plus généralement, l'enjeu est de bâtir enfin une véritable puissance bancaire, à la hauteur de l'économie ivoirienne.
Depuis plusieurs années, les banques du pays reculent régulièrement dans le panorama financier africain, au profit, notamment, de leurs consoeurs nigérianes, ghanéennes ou kényanes. Le taux de bancarisation s'élève à 10 % hors institutions de microfinance, selon l'Association professionnelle des banques et établissements financiers (APBEF). À Nairobi ou à Lagos, il atteint le double, au moins. Tout comme au Togo, leader du domaine dans la zone franc CFA.
Besoin de concentration
"Plus de peur que de mal"
Estimation des pertes : 94,7 milliards de F CFA, soit environ 145 millions d'euros. C'est à ce niveau que la profession chiffre les conséquences de la crise postélectorale qui a secoué le pays. L'essentiel des pertes étant lié à l'augmentation des créances en souffrance, les dégâts strictement matériels ont, au final, été limités. Du côté des banques historiques d'ailleurs, le bilan se révèle moins lourd que ce que l'on craignait. « Plus de peur que de mal, résume Daouda Coulibaly, directeur général adjoint de la Société ivoirienne de banque. Il y a eu davantage de difficultés au niveau des particuliers qu'au niveau des entreprises. Mais 2012 devrait être une bonne année. » Selon le Fonds monétaire international, la moitié des acteurs du marché ivoirien n'atteignent pas le minimum requis en matière de ratio de fonds propres. Un chiffre toutefois à peine plus élevé qu'avant. Preuve que, en Côte d'Ivoire, les petites banques restent le talon d'Achille du secteur. F.M.
Pis, en Côte d'Ivoire, une grosse partie de cette bancarisation est le fait d'une seule banque, publique... En effet, « sur 2 millions de titulaires de comptes, la moitié est à la Caisse nationale des caisses d'épargne [CNCE] », souligne un banquier. Depuis l'arrivée des nigérians Diamond Bank et Guaranty Trust Bank et du gabonais BGFI Bank, 24 établissements prétendent donc se partager un seul million de comptes... « Il est vrai qu'il y a trop de banques et que la capitalisation est insuffisante, estime Guy Sauvanet, directeur général de Diamond Bank Côte d'Ivoire. Il y aura concentration. » Même si cette éventualité dépend aussi de la Commission bancaire de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, l'exécutif ivoirien devrait militer pour des rapprochements entre établissements.
De son côté, le secteur privé a d'ores et déjà porté ses doléances à la présidence, sous la forme d'un mémorandum postcrise, via l'APBEF de Côte d'Ivoire. L'occasion de tirer le bilan des difficultés (lire encadré) et de suggérer quelques pistes de réformes. « L'un des points les plus importants pour nous est l'application effective des règles de droit et l'assainissement de l'environnement juridique », précise un banquier.
La profession milite également pour un assouplissement des contraintes de liquidité, ce qui lui permettrait de prêter davantage à moyen et long terme. Malgré les heurts, elle a toutefois retrouvé confiance. Guy Sauvanet en témoigne : « Je suis très positif sur l'économie ivoirienne, explique-t-il. Les projets importants d'infrastructures dans l'électricité et les ports, ou encore la réhabilitation, sont des facteurs encourageants. »

vendredi 27 janvier 2012

Côte d'Ivoire - France : Ouattara et Sarkozy, comme les doigts de la main

Ouattara dit de Sarkozy : "Si j'ai cinq ou six vrais amis dans le monde, il en fait partie."© Lionel Bonaventure/AFP
 
Ouattara et Sarkozy se sont mutuellement soutenus dans l'adversité. Ils se connaissent depuis vingt ans, et leur amitié ne s'est jamais démentie. L'occasion de la réaffirmer, lors de la visite d'Etat du président ivoirien à Paris, du 25 au 27 janvier.
Petite confidence d'un proche de Nicolas Sarkozy : « Si la visite d'État d'Alassane Ouattara à Paris a été reportée d'un mois, c'est notamment parce que, à la première date prévue, Carla Bruni-Sarkozy ne pouvait pas assister au dîner à l'Élysée. Le 26 janvier, elle sera là. » L'anecdote en dit long sur l'amitié qui lie Sarkozy à Ouattara. « Entre Chirac et Bongo, c'était une amitié d'État à État. Là, c'est vraiment personnel, et c'est élargi aux couples », confie un homme du sérail. Le 19 août 2011, les Ouattara ont été invités à dîner par les Sarkozy à leur résidence d'été du cap Nègre, dans le sud de la France - un privilège rare.
Au début des années 1990, c'est l'industriel Martin Bouygues qui a mis les deux hommes en contact. Contrairement à une rumeur tenace, Alassane et Dominique Ouattara ne se sont pas mariés à la mairie de Neuilly, et Sarkozy n'était pas de la noce. Mais, entre le Premier ministre ivoirien et le ministre français du Budget - deux champions du libéralisme -, le courant était passé tout de suite, et les épouses, Dominique et Cécilia (à l'époque), ont fait le reste.
Quand Ouattara a failli être tué par les hommes de Gbagbo, en septembre 2002, Sarkozy a veillé sur lui.
« C'est dans l'épreuve... » Pendant la traversée du désert de Sarkozy (1995-1997), Ouattara était là. Quand Ouattara a failli être tué par les hommes de Gbagbo, en septembre 2002, Sarkozy a veillé sur lui... Aujourd'hui, l'Ivoirien est sans doute le seul ami africain du Français, et Ouattara confiait en janvier 2011 à L'Express, à propos de Sarkozy : « Si j'ai cinq ou six vrais amis dans le monde, il en fait partie. »
Sarkozy et les promesses de Gbagbo
Leur amitié a-t-elle pesé sur la politique ivoirienne ? Pas tout de suite. Jusqu'en 2009, Sarkozy a essayé de croire en la promesse de Gbagbo de faire des élections libres. Puis il s'est lassé des manoeuvres dilatoires de son homologue ivoirien et a reçu de plus en plus souvent l'opposant Ouattara à l'Élysée, à l'heure de l'apéritif. À partir du coup de force électoral de Gbagbo, en décembre 2010, les deux complices se sont beaucoup parlé. « Ouattara était reclus au Golf Hôtel, se souvient l'un de ses proches. Souvent, il appelait le secrétariat de l'Élysée avant dîner, et Sarkozy le prenait tout de suite. »
Au plus fort de la crise, en mars-avril 2011, les coups de fil entre les deux hommes sont devenus quotidiens. « C'est là que j'ai vu que leur amitié avait un effet, confie un témoin. Quand le camp Gbagbo attaquait, Ouattara et Sarkozy se parlaient presque en temps réel, et ça leur permettait de réagir très vite, en saisissant l'ONU ou en prenant une initiative militaire. » Ce fut le cas le 9 avril, au moment du bombardement du Golf Hôtel par les forces de Gbagbo. Si Alassane Ouattara était français, on sait pour qui il voterait...


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jeudi 19 janvier 2012

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ALASSANE OUATTARA OU LE SYSTEME PROFESSIONNEL AU SOMMET D'UN ETAT

Côte d'Ivoire : le système Ouattara
Alassane Ouattara, le 22 octobre, au palais du Plateau, à Abidjan.Alassane Ouattara, le 22 octobre, au palais du Plateau, à Abidjan.© Issouf Sanogo/AFP
 
À Abidjan, le palais présidentiel du Plateau a changé de propriétaire, mais aussi de style. Rien n'est laissé au hasard. Pointilleux, le chef d'État ivoirien Alassane Dramane Ouattara s'est entouré de quelques personnes de confiance. Enquête au cœur du pouvoir.
« Il nous faudra encore environ cinq mois pour que nous soyons totalement installés et opérationnels. Je ne m'attendais pas à trouver un pays à ce point dévasté et pillé… » Dans l'immense bureau du palais du Plateau où il nous reçoit, le chef de l'État ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, a les traits tirés. Devant lui, une pile de parapheurs qui attendent sa signature, trois fauteuils club en cuir marron pour accueillir ses interlocuteurs et une télévision qui diffuse en boucle les programmes d'une chaîne française d'informations en continu. L'écrin du pouvoir ivoirien, là où tout ou presque se décide, en impose. Mais il a changé de propriétaire, donc de fonctionnement et de style.
Jadis ouverte aux quatre vents, la présidence n'a plus rien à voir avec la fourmilière aux allures de capharnaüm de l'ère Gbagbo. Ce dernier aimait avoir son hétéroclite tribu autour de lui, au point qu'il était parfois difficile de discerner les officiels et les confidents des simples factotums. Le palais lui-même, endommagé par les combats et la « bunkerisation » du régime pendant les derniers feux de sa résistance, est l'objet de toutes les attentions : bureaux refaits à neuf par l'architecte Pierre Fakhoury, grand nettoyage de locaux à peine entretenus pendant dix ans – dont la salle de réception « des pas perdus », où furent découvertes armes et munitions – et réhabilitation de l'immeuble voisin destiné à abriter certains services administratifs de la présidence.
Désormais, on n'y croise que le personnel strictement habilité, et la salle d'attente n'est autorisée qu'à ceux qui ont un rendez-vous dûment consigné dans les registres des huissiers. Fini le temps des demandes d'audience impromptues et des visiteurs (plutôt du soir à l'époque) incrustés dans les fauteuils en cuir, qui avaient fini par épouser leurs formes. Tout est « carré », organisé. Les conseillers du « patron », toujours tirés à quatre épingles et équipés d'un iPad, sont dix fois moins nombreux que sous les refondateurs, mais chacun remplit un rôle bien précis.
Les hommes (et la femme) du président
« Le président aime déléguer, nous explique son chef de cabinet, Sidi Tiemoko Touré. Ce qui ne l'empêche nullement d'être très exigeant. Mais il a besoin d'avoir une confiance totale dans ses collaborateurs. » Ouattara choisit donc ceux qui l'accompagnent avec une extrême prudence, que seul le temps viendra estomper. Il entretient des relations étroites avec le Premier ministre, Guillaume Soro, mais également avec le ministre d'État, ministre de l'Intérieur, Hamed Bakayoko, dont il est très proche depuis longtemps. Viennent ensuite le ministre des Finances, Charles Diby Koffi, ceux de la Justice, Jeannot Ahoussou, des Affaires étrangères, Daniel Kablan Duncan, ou des Infrastructures, Patrick Achi.
À la présidence, tout s'articule autour d'une « troïka » – l'expression est de Ouattara : le secrétaire général Amadou Gon Coulibaly, fidèle parmi les fidèles ; le directeur de cabinet, Marcel Amon Tanoh ; et le directeur des Affairesadministratives et financières (et frère du chef de l'État), Téné Birahima Ouattara, dit « Photocopie » du fait de sa ressemblance frappante avec son aîné. Sans oublier sa nièce, Masséré Touré, pour tout ce qui a trait à la communication, et son chef de cabinet, Sidi Touré. Ouattara le définit lui-même comme son « special assistant », le premier et le dernier qu'il voit chaque jour, celui qui coordonne son agenda et les différents services, mais aussi la logistique de ses déplacements. Cet ancien cadre du privé (chez Schneider Electric), membre des jeunes du Rassemblement des républicains (RDR), est aux côtés de Ouattara depuis que ce dernier est rentré d'exil, en 2006.
Les conseillers sont dix fois moins nombreux que sous Laurent Gbagbo.
Amadou Gon Coulibaly, 53 ans, est la pierre angulaire de ce système. Le chef del'Étatetluiseconnaissent depuis 1990. Il était directeur des études économiques aux Grands Travaux quand Ouattara a été appelé par Houphouët pour présider le Comité interministériel de la coordination du programme de stabilisation et de relance économique, avant d'être nommé Premier ministre. « Nous avons d'abord fait connaissance sur un plan strictement professionnel, se souvient Gon Coulibaly. Il m'a ensuite confirmé comme conseiller technique quand il est devenu chef du gouvernement. Mais notre vraie rencontre date du 5 octobre 1990. Il prononçait un discours lors du congrès du PDCI-RDA. Je suis allé le saluer et il m'a immédiatement donné rendez-vous pour que l'on se revoie… » Depuis, les deux hommes sont inséparables. « C'est lui qui m'a formé, ma carrière se fera toujours à ses côtés », conclut-il.
Amadou Gon Coulibaly est le bras, les yeux et les oreilles du chef de l'État. Il a la charge du suivi de l'action du gouvernement et de l'administration territoriale, ainsi que des relations avec les institutions et les structures rattachées à la présidence (comme le BNETD, le Bureau national d'études techniques et de développement, l'inspection générale, etc.). Sans oublier les questions d'ordre judiciaire.
À la tête du cabinet, Marcel Amon Tanoh, 60 ans. Il a rencontré Ouattara « grâce à la première dame Dominique », en avril 1993. Sociologue de formation, il a occupé le poste de secrétaire général de la mairie de Cocody, avant de se lancer dans les affaires et le secteur privé (café, cacao, textile). Directeur de cabinet au sein du RDR dès 1999, il fera son entrée au gouvernement en 2002, au poste de ministre des Transports. Une fois encore, un long compagnonnage… Amon Tanoh a, sous sa tutelle, la défense et la sécurité, la diplomatie, les droits de l'homme et, évidemment, le fonctionnement du cabinet – une vingtaine de conseillers aujourd'hui, contre près de trois cents sous Laurent Gbagbo, dont certains n'avaient jamais mis les pieds au palais.
Troisième tête de la troïka, le « DAF », Téné Birahima Ouattara, 56 ans, qui a rang de ministre. Depuis Houphouët, la présidence avait toujours fonctionné autour de deux entités : le secrétariat général et la direction du cabinet. La nouveauté, avec Ouattara, c'est l'autonomie de cette direction administrative et financière, jadis rattachée au secrétariat général. C'est « Photocopie » qui a mené le grand nettoyage financier – et donc forcément humain – à la présidence, qui accusait une situation d'endettement préoccupante en avril 2011, avec des encours auprès des fournisseurs de plus de 16 milliards de F CFA (24 millions d'euros). Entre les sites de Yamoussoukro et d'Abidjan, près de 900 salariés ont été licenciés, mis à la retraite ou à disposition de la Fonction publique, soit une éco-nomied'environ 500 millions de F CFA par mois.
Ces trois hommes sont essentiels dans le dispositif Ouattara, dont le style de gouvernance – dixit l'un des proches – à plus à voir avec celui d'un chef d'entreprise qu'avec celui d'un homme politique. Même si, compte tenu de la manière dont il est arrivé au pouvoir et de la situation sécuritaire, il est contraint de faire des concessions,deremer-cier les uns, par des postes politiques, et de faire patienter les autres.
Alassane Ouattara avec Amadou Gon Coulibaly (à g.) et Marcel Amon Tanoh (à dr.), le 28 avril à Abidjan.(Crédit photo : Issouf Sanogo/AFP)
Présidence, mode d'emploi
Le chef de l'État arrive à son bureau vers 9 h 30. Il fait systématiquement un point de la situation sécuritaire avec les directeurs de la gendarmerie ou de la police. Premiers interlocuteurs au palais à son arrivée, son chef de cabinet, Sidi Touré, puis sa responsable de la communication, Masséré Touré. À 10 h 30, il passe en revue l'ordre du jour avec les membres de la troïka. À 11 h 30 commencent les audiences officielles. La plupart des déjeuners sont ensuite consacrés à des réunions de travail : les lundis avec la troïka, les mardis avec Guillaume Soro et les jeudis avec quelqu'un de l'extérieur, personnalité, visiteur étranger ou chef d'entreprise.
Le style Ouattara, c'est plus celui d'un chef d'entreprise que celui d'un homme politique classique.
Le vendredi, jusqu'à une période récente en tout cas, Ouattara essayait de travailler chez lui, dans le quartier de la Riviera (domicile qui est en cours d'extension pour accueillir bureaux et sécurité), puisqu'il refuse d'habiter la résidence officielle de Cocody, où aimait vivre son prédécesseur et ennemi intime Laurent Gbagbo. Tout cela en attendant de s'installer à Yamoussoukro, « mais ce ne sera pas avant deux ou trois ans, précise le chef de l'État, le temps de transférer certains services et administrations ». D'ici là, le système Ouattara aura certainement évolué, les ministres auront changé, peut-être même le premier d'entre eux, Guillaume Soro, que l'on pressent à la tête de l'Assemblée. En revanche, sauf coup de théâtre, la troïka veillera toujours sur le Palais. À Abidjan ou à Yamoussoukro…
Énigmatique M. Serey Eiffel
On prête à Philippe Serey Eiffel, l'ancien directeur des Grands Travaux sous Houphouët (1992-1994), et descendant de Gustave Eiffel, une influence considérable sur le chef de l'État. Très proche de lui depuis l'époque où il était Premier ministre, ce Français (ce qui n'est pas étranger aux attaques dont il est l'objet) de 58 ans a occupé la vice-présidence de son Institut pour l'Afrique. Depuis qu'il a été nommé conseiller économique chargé des infrastructures et coordonnateur général des conseillers à la présidence, certains - et ils sont nombreux - n'hésitent pas à le décrire comme le « vice-Premier ministre chargé des Finances ». Réponse de Ouattara : « C'est un grand professionnel, mais cette réputation n'a aucun sens. Il travaille sous la direction d'Amadou Gon Coulibaly. Et je ne l'ai vu qu'une seule fois depuis qu'il nous a rejoints, en juin dernier... »


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jeudi 15 décembre 2011

Côte d'Ivoire : les secrets du transfert de Gbagbo à la CPI

 
L'ex-président Laurent Gbagbo en résidence surveillée, à Korhogo, le 2 mai 2011.L'ex-président Laurent Gbagbo en résidence surveillée, à Korhogo, le 2 mai 2011.© Sia Kambou/AFP
 
La remise par les autorités ivoirienne de l’ancien chef de l’État, Laurent Gbagbo, à la Cour pénale internationale (CPI) a été savamment orchestrée et rondement menée. Récit exclusif.
Les images des portes du pénitencier de Scheveningen se refermant derrière le véhicule transportant Laurent Gbagbo ont fait le tour du monde. Comme un clap de fin. Elles marquent l’épilogue d’une folle semaine où les avocats du désormais prisonnier le plus célèbre du monde n’ont pu empêcher son transfert à la Cour pénale internationale (CPI). Le scénario, écrit dans le plus grand secret – notamment lors d’une rencontre à Paris le 26 novembre – par le président ivoirien Alassane Ouattara et le procureur argentin Luis Moreno-Ocampo, a parfaitement fonctionné. « Ils nous ont pris de vitesse pour nous empêcher de déposer des recours », confie, un brin amer, Me Emmanuel Altit, l’avocat français de l’ancien chef d’État. Autre son de cloche du côté d’Abidjan. « Nous avons respecté toutes les procédures légales », affirme Me Jean-Paul Benoit, avocat de l’État ivoirien.
D'Abidjan à Scheveningen
11 avril-Laurent Gbagbo est arrêté dans sa résidence présidentielle, à Abidjan.
13 avril - Il est transféré à Korhogo, dans le nord du pays.
25 mai Amnesty - International accuse toutes les parties d’exactions après l’élection présidentielle du 28 novembre.
10 juin -Une commission d’enquête de l’ONU met en cause les forces armées de Gbagbo (FDS) et celles de Ouattara (FRCI).
23 juin - Le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Luis Moreno-Ocampo, demande l’ouverture d’une enquête sur de possibles crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
29 juin -La Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) soutien la procédure.
18 août -La justice ivoirienne inculpe Gbagbo pour crimes économiques.
3 octobre -La CPI décide l’ouverture d’une enquête.
5 octobre -Human Rights Watch (HRW) met en cause 13 dirigeants civils et militaires dans les violences, dont l’ex-chef de l’État.
15 octobre -Visite de Moreno-Ocampo à Abidjan.
25 octobre -Le procureur demande la délivrance d’un mandat d’arrêt à l’encontre de Gbagbo.
23 novembre -Ce mandat d’arrêt est rédigé et signé par les juges de la CPI.
26 novembre - Rencontre à Paris entre Alassane Ouattara et Moreno-Ocampo.
29 novembre - Le mandat d’arrêt est signifié à Gbagbo à Korhogo, il est transféré dans la nuit à la prison de Scheveningen, près de La Haye, où sont placés les détenus de la CPI.
Vendredi 25 novembre
Branle-bas de combat
Vers midi, les défenseurs de Laurent Gbagbo sont informés par le palais de justice d’Abidjan que leur client doit être entendu, le 28 novembre, par un juge ivoirien dans le cadre de l’enquête ouverte sur les crimes économiques commis durant la période postélectorale, entre novembre 2010 et avril 2011. Branle-bas de combat au sein du collectif des avocats. Il faut rejoindre, au plus vite, Korhogo, à plus de 600 km, où se tiendra l’audience. Agathe Baroan, Serge Gbougnon et Toussaint Dako prennent rapidement la route pour la cité du Poro, où est détenu l’ancien président.
Samedi 26 et dimanche 27 novembre
« Sarko m’a tuer »
Leur consœur franco-camerounaise, Lucie Bourthoumieux, a également fait le voyage. Conseil stratégique de Laurent Gbagbo, elle travaille avec les ténors du barreau français, Mes Roland Dumas et Jacques Vergès. Dans la matinée du samedi, elle rend visite à l’ex-chef de l’État, dans la villa du gouverneur de Korhogo, où il est détenu. Au cours de cet entretien en tête à tête sont abordées les questions politiques à l’approche des élections législatives du 11 décembre et les actions de lobbying. Les défenseurs ivoiriens les rejoignent ensuite pour une séance de travail visant à préparer l’audience du lundi. Leur client a le moral et se montre combatif. Reclus depuis plus de sept mois, il consacre son temps à la lecture, aux prières, et regarde aussi la télévision.
Ce jour-là, il est en train de relire les Mémoires du général de Gaulle (Gallimard) après avoir avalé dernièrement Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (Éditions La Découverte), Le Visage de Dieu (Grasset), Mémoires du chef des services secrets de la France libre (Odile Jacob). Et, surtout, Sarko m’a tuer (Stock), le livre au titre évocateur des deux journalistes français Gérard Davet et Fabrice Lhomme. On lui remet aussi Le Coup d’État (Duboiris), une enquête qui lui est totalement favorable, signée du journaliste camerounais Charles Onana. Il commande enfin à Me Bourthoumieux de nouveaux livres rares de Flavius Josèphe, historien du Ier siècle, sur les conflits entre Rome et Jérusalem. Au cours de cette visite, le Dr Christophe Blé, qui vit aux côtés de Gbagbo, est appelé pour examiner le général Bruno Dogbo Blé, l’ancien patron de la Garde républicaine, également détenu à Korhogo. Cette information, parvenue aux oreilles des partisans de l’ancien président, est à l’origine d’une rumeur qui va faire le tour de la blogo­sphère durant le week-end : « On retire à Gbagbo son médecin pour l’extrader. » Il n’en est rien. Le docteur est rapidement de retour. Gbagbo, avant de se séparer de ses avocats, demande encore à Me Bourthoumieux de porter des nouvelles rassurantes à sa mère, 88 ans, qui vit à Accra.
Lundi 28 novembre
Piège ou diversion ?
Laurent Gbagbo est informé, dans la matinée, que le président de la chambre d’accusation d’Abidjan viendra examiner, le lendemain, ses conditions de détention. Une bonne nouvelle. Depuis plusieurs mois, il demande à pouvoir sortir dans la cour de sa résidence pour faire de l’exercice. Enfermé sept jours sur sept, il souffre de problèmes d’arthrose aux poignets et à l’épaule. Vers 15 heures, il rejoint ses avocats au tribunal d’instance de Korhogo pour répondre aux questions de la doyenne des juges d’instruction, Delphine Makoueni Cissé, dans le cadre de l’enquête sur les crimes économiques. Depuis les premières lueurs du jour, le bâtiment est fortement gardé par des militaires. Sur la porte principale, une affiche indique « fermeture au public jusqu’au 30 novembre ». L’interrogatoire va durer près de quatre heures avant que l’ex-président regagne sa villa. « Il a accepté de répondre aux questions », explique Me Gbougnon sans plus de détails. Gbagbo a rendez-vous le lendemain matin pour la poursuite de l’audition. Il ne se doute pas encore qu’il passe alors sa dernière nuit en Côte d’Ivoire.
(Le 29 novembre, Laurent Gbagbo est emmené à l'aéroport de Korhogo, où l'attend un Grumman de l'État ivoirien)
Mardi 29 novembre
La nasse
À 7 heures du matin, le tribunal d’instance est bouclé par les hommes du commandant Fofié Kouakou, à la tête de la Compagnie territoriale de Korhogo (CTK). Le personnel est mis en congé jusqu’au lendemain. Les avocats de Gbagbo se rendent au palais de justice pour la poursuite de l’audience. Accompagné de magistrats ivoiriens et des greffiers de la CPI arrivés d’Abidjan, le procureur de la République, Simplice Koffi Kouadio, entre alors en scène. Il notifie à Gbagbo son mandat d’arrêt à 13 h 35, avant de procéder à la vérification de son identité et de transmettre aussitôt le dossier à la chambre d’accusation, qui doit statuer sur l’extradition. Les avocats veulent s’y opposer en déposant un recours pour « arrestation, détention et transfèrement illégaux ». Refus catégorique. Après des discussions animées, Gbagbo met fin aux débats. Pour lui, c’est une décision politique et il ne sert à rien de la retarder. « Il était préparé psychologiquement. Depuis le mois de mai, il explique que Ouattara ne peut gouverner tant qu’il réside sur le territoire national, explique Me Gbougnon. Cette nouvelle épreuve n’est pas la fin de sa carrière politique. Il nous répète souvent que la prison est un chemin pour aller à la présidence. »
Vêtu d’un pantalon de couleur kaki et d’une chemise blanche, l’ex-président quitte alors le tribunal vers 18 heures au milieu d’un cortège de voitures aux vitres teintées escortées par les militaires ivoiriens et les Casques bleus. Direction : l’aéroport de Korhogo, où l’attend un Grumman de l’État de Côte d’Ivoire. Le site est entièrement quadrillé et impossible d’accès. À 18 h 21, l’avion décolle pour un vol à destination d’Abid­jan. Durant une brève escale, le temps de faire le plein de carburant, certains prétendent avoir vu Gbagbo menotté au salon d’honneur de l’aéroport. Une version démentie par les autorités ivoiriennes, qui assurent l’avoir traité « avec dignité ». Accompagné des greffiers et du personnel de sécurité de la CPI, et des représentants de l’État ivoirien, il remonte à bord du même Grumman. Sa prochaine destination : La Haye, aux Pays-Bas.
Mercredi 30 novembre
Premières formalités
Arrivé un peu après 4 heures du matin à l’aéroport de Rotterdam, Gbagbo est ensuite conduit à bord d’un van gris métallisé, escorté par une voiture de la police néerlandaise, au centre de détention de Scheveningen, dans la banlieue de La Haye. Le nouveau pensionnaire y prend ses quartiers. Dans la matinée, il subit un examen médical, se voit signifier le règlement intérieur et se prête aux formalités administratives. Son avocat français, Me Emmanuel Altit, saute alors dans le premier avion pour Rotterdam. Lui aussi passe sa journée à la CPI afin de régler les détails liés à la procédure judiciaire et aux visites. « La comparution initiale de Laurent Gbagbo est programmée pour le lundi 5 décembre à 14 heures », annonce la CPI dans un communiqué.
Ce qui attend gbagbo
Laurent Gbagbo a rendez-vous, le 5 décembre à 14 heures, avec la présidente de la 3e chambre préliminaire de la Cour pénale internationale (CPI), Silvia Fernández de Gurmendi, et ses deux assesseurs pour l’audience publique de comparution initiale. Les juges vérifieront son identité, lui signifieront ses droits et s’assureront qu’il a été informé des crimes dont il est soupçonné. Ce préambule sera suivi d’une audience de confirmation des charges dans quelques semaines, voire quelques mois. D’ici là, le procureur Luis Moreno-Ocampo et son équipe réuniront les preuves de l’accusation. Les avocats de l’État ivoirien, les Français Jean-Pierre Mignard et Jean-Paul Benoit, se rendront à la CPI, le 8 décembre, pour étudier les modalités de leur collaboration. De son côté, Gbagbo préparera sa défense avec ses avocats, dont il devra rapidement communiquer la liste. Il pourra alors s’entretenir librement et confidentiellement avec ses défenseurs. À l’issue de l’audience de confirmation des charges, les juges auront soixante jours pour rendre leur décision : abandonner ou poursuivre. S’ils poursuivent, le procès ne devrait pas avoir lieu avant plusieurs mois.
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mardi 6 décembre 2011

Côte d'Ivoire : Ouattara et Soro, partenaires particuliers

 
Le Président  ivoirien Alassane Ouattara (à g.) et son Premier ministre Guillaume Soro.Le Président ivoirien Alassane Ouattara (à g.) et son Premier ministre Guillaume Soro.© Issouf Sanogo/AFP
 
L’un joue au mentor, l’autre à l’élève appliqué… Rien ne les prédestinait à s’entendre, mais Alassane Ouattara, le chef de l’État ivoirien, et son Premier ministre, Guillaume Soro, ont fini par s’habituer l’un à l‘autre. Question d’intérêts bien compris.
Alassane Ouattara et Guillaume Soro. En Côte d’Ivoire, le chef de l’État ivoirien et le Premier ministre n’en finissent plus de se congratuler. Le 10 octobre, le second remerciait chaleureusement le premier pour « son précieux soutien » – c’était lors de l’ouverture d’un séminaire-bilan des cent premiers jours du gouvernement. Le lendemain, le président de la République félicitait son Premier ministre pour « la conduite rigoureuse des travaux ». Auparavant, il avait déjà loué la loyauté et l’implication d’un Guillaume Soro qui, depuis sa nomination, joue les élèves modèles et disciplinés. En public, depuis six mois qu'ils travaillent officiellement ensemble, les deux hommes affichent une cohésion sans faille et tiennent le même langage : travail, reconstruction, réconciliation.
Trop beau pour être vrai ? « Ce n’était pas gagné d’avance, mais ils forment un bon attelage, affirme un ministre qui souhaite garder l’anonymat. Soro apprend vite et il a parfaitement intégré la méthode Ouattara. Comme lui, il se montre disponible, très pragmatique, et va à l’essentiel. »
Au quotidien, la répartition des tâches est bien établie. Le chef de l’État se consacre à l’économie et à la diplomatie, tandis que le chef du gouvernement planche sur les questions de défense et de sécurité. Chaque semaine, le rituel est immuable. Le mercredi, c’est Guillaume Soro qui anime un Conseil de gouvernement. Le lendemain, Ouattara reprend la main et dirige le Conseil des ministres. Sur le terrain, les progrès sont visibles : l’activité économique a repris, l’administration s’est remise au travail, et la sécurité progresse, même si l’on déplore encore de nombreux débordements du côté des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI).
Petites mises au point
Officiellement, donc, pas un nuage dans la relation entre Ouattara et Soro. Mais cela n’exclut pas les affrontements à fleurets mouchetés, et les mises au point se font parfois par l’entremise des journaux acquis à la cause de l’un ou de l’autre (Le Patriote pour le président et Nord-Sud pour le Premier ministre).
Guillaume Soro sait qu'il lui faut ménager les anciens comzones, qui l'ont aidé à porter Ouattara au pouvoir. De g. à dr. : Issiaka Ouattara, dit "Wattao", Zakaria Koné, Chérif Ousmane et Hervé Touré, dit "Vetcho". (Crédit : Sia Kambou/AFP)
Impatient d’imposer le retour de l’État de droit et la fin de l’économie parallèle dans le nord de la Côte d’Ivoire, le chef de l’État s’inquiète du comportement des anciens comzones, qui ont longtemps accompagné Guillaume Soro, et de l’affairisme de certains membres du gouvernement. En fin politique, le Premier ministre sait qu’il doit malgré tout ménager ses anciens compagnons qui répètent à l’envi que ce sont eux qui « ont porté Ouattara au pouvoir ». Il ne souhaite pas non plus que l’on empiète sur ses prérogatives et s’offusque des interférences des hommes de la présidence. Parmi eux, Philippe Serey-Eiffel, conseiller économique d’Alassane Ouattara, et Amadou Gon Coulibaly, secrétaire général de la présidence, qui se mêlent de toutes les questions liées à l’économie, aux infrastructures et au budget, jusqu’à donner directement des consignes aux ministres. Début août, Soro a vu rouge et sommé lesdits ministres de ne plus obéir au conseiller français. Depuis, les choses sont rentrées dans l’ordre : Serey-Eiffel, nommé en septembre coordinateur du corps de conseillers de la présidence, a été prié de se faire discret.
Des itinéraires divergents
Au départ, rien ne prédestinait les deux hommes à s’entendre. Une génération les sépare : Ouattara, 69 ans, pourrait être le père de Soro, 39 ans. Le premier est malinké et musulman ; le second, sénoufo et catholique. Leurs parcours divergent aussi : le chef de l’État est un brillant économiste, passé par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), le Fonds monétaire international (FMI) et la primature ivoirienne. La communauté internationale voit en lui une sorte de « président idéal » et ferme les yeux sur la poursuite des exactions.
Titulaire d’une maîtrise d’anglais, Soro est un ancien leader estudiantin arrivé au pouvoir par les armes. Excellent tribun, c’est un redoutable politicien dont les grandes puissances se méfient. Élevé à l’idéologie marxiste, il s’est converti au libéralisme, mais reste très souverainiste. Et quand Ouattara, son « grand frère », n’ose pas trop dire non à ses amis français, Soro, lui, n’a pas de problèmes de conscience – du moins pour le moment.
Entre les deux hommes, qui se tutoient, il y a donc un monde. Leur première rencontre date du milieu des années 1990. À l’époque, Soro dirigeait la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci). « Au début, nous n’étions pas vraiment sur la même longueur d’onde, précise le Premier ministre. J’étais plutôt proche de Laurent Gbagbo. » C’est lui d’ailleurs qui, involontairement, le jettera dans les bras de Ouattara en plaçant à la tête de la Fesci, fin 1998, un Bété, Charles Blé Goudé, plutôt que Yayoro Karamoko, dont Soro était proche, et qui est aujourd’hui leader de la jeunesse du Rassemblement des républicains (RDR).
Le jeune Soro s’éloigne de son mentor, qu’il accuse de surfer sur la vague de l’ivoirité. Il s’exile en Grande-Bretagne puis en France, où il poursuit ses études d’anglais et de sciences politiques. Il se rapproche d’Alassane Ouattara, qu’il voit à son domicile parisien. Lors de la campagne pour les législatives de décembre 2000, il s’engage même aux côtés d’Henriette Diabaté, la numéro deux du RDR. Prenant progressivement la tête politique de la rébellion des Forces nouvelles (FN) à partir de septembre 2002, il entretient une relation très régulière avec l’opposant Ouattara.
Les choses se gâtent quand, en mars 2007, Soro accepte de devenir le Premier ministre de Gbagbo. Dans l’entourage de Ouattara, on accuse le nouveau chef du gouvernement de jouer pour lui, voire même de trahir la grande « cause nordiste ». Et de fait, en février 2008, Soro ne répond pas à l’appel d’Alassane Ouattara, qui a ouvert les portes du RDR aux cadres des FN. Pourtant, même s’il a acheté une résidence dans le quartier de la Riviera, à Abidjan, Soro habite toujours au Golf Hôtel, à deux pas du domicile de Ouattara, qu’il continue à voir régulièrement.
« Il s’est définitivement rapproché quand il a compris que Gbagbo ferait tout pour l’éliminer après la présidentielle, explique un proche du chef du gouvernement. Pour lui, c’était une question de survie. Il a alors négocié son avenir, celui de ses représentants politiques et de sa branche armée. Ouattara s’est engagé dès la fin 2008 à intégrer les FN dans l’armée s’il était élu. »
Entre les deux tours de la présidentielle, fin 2010, les deux hommes se rencontrent discrètement et dessinent les scénarios de l’après-Gbagbo dans le cas d’une victoire finale de Ouattara. Ils ont soin d’associer Henri Konan Bédié, que Gbagbo tente lui aussi de courtiser. Ouattara va jusqu’à lui proposer de choisir le nom du futur Premier ministre, Soro pouvant aller à l’Assemblée nationale. Finalement, face à un Gbagbo qui refuse la défaite, Soro est reconduit pour mener la guerre.
L’ombre de Compaoré
Un autre homme a joué un rôle prépondérant dans l’alliance scellée entre Soro et Ouattara : le très secret Blaise Compaoré. Très proche des deux hommes, qu’il tutoie, le président burkinabè connaît le premier depuis une décennie, le second depuis près de trente ans. Que cherche-t-il en Côte d’Ivoire ? Le positionnement de son « enfant », le Burkina. Depuis l’ère coloniale, ses concitoyens migrent nombreux vers le royaume du cacao – il y aurait près de 3 millions de Burkinabè en Côte d’Ivoire (des paysans, pour la plupart, qui envoient régulièrement des fonds dans leur pays d’origine).
Pour Compaoré, Ouattara est l’homme qui peut enclencher la même dynamique de développement qu’Houphouët-Boigny. « Il a beaucoup d’admiration pour Ouattara, bien qu’il le trouve trop occidental dans sa tête, explique un proche du chef de l’État burkinabè. Il a donc mis à son service son expertise politique et lui a donné un grand coup de pouce lors de la dernière crise postélectorale. » C’est lui aussi qui fait entendre raison à Ouattara et arrondit les angles lorsque le feu couve avec le Premier ministre. Ce fut le cas en février 2010, quand Gbagbo décida de dissoudre la Commission électorale indépendante et le gouvernement – dissolution à laquelle Soro ne s’opposa pas suffisamment fermement selon Ouattara. Et c’est encore Compaoré qui conseille à Ouattara de cesser de menacer d’envoyer les comzones devant la Cour pénale internationale (CPI) afin de ne plus gêner les initiatives du chef du gouvernement pour les faire rentrer dans le rang.
Le président burkinabè a aussi aidé Soro à mûrir politiquement et à tenir une place capitale dans le processus de sortie de crise. Il a mis à sa disposition ses meilleurs experts : Djibril Bassolé, son ministre des Affaires étrangères, Mustapha Chafi, l’un de ses conseillers politiques, et Boureima Badini, son représentant en Côte d’Ivoire. Tous trois l’ont chaperonné à ses débuts et continuent aujourd’hui de le conseiller sur les dossiers sensibles. Soro voue une réelle affection à Compaoré, avec qui il échange quotidiennement, par téléphone ou par SMS. « Il m’a toujours soutenu en me conseillant et en m’encourageant, même aux heures les plus difficiles, mais sans jamais me dicter ma conduite », explique Soro. Aujourd’hui, Compaoré tient à ce que son « frère Alassane » travaille avec son « fils Guillaume », garant de ses propres intérêts.
Déjà un successeur ?
Pour le chef de l’État burkinabè, Soro est un pari sur l’avenir. C’est la continuité, l’assurance qu’Abidjan et Ouagadougou vont renforcer leur partenariat économique, politique et militaire. « Et on attend de Ouattara qu’il fasse la passe à Guillaume… », confie un proche du Premier ministre ivoirien.
Pour l’instant, le président ivoirien se veut rassurant. Il promet à Soro la succession au terme d’un deuxième mandat qu’il souhaite bien accomplir. Il parle peu du chef du gouvernement en présence des ambitieux leaders du RDR que sont Amadou Gon Coulibaly et Hamed Bakayoko, le ministre de l’Intérieur, mais tient ses promesses. Il a accepté le principe du redécoupage électoral, voulu par Soro, et fait une place à ses compagnons qui se présentent aux législatives sous la bannière RDR, le 11 décembre. « Soro a tout intérêt à attendre son heure en s’arrimant à la locomotive Ouattara, explique un diplomate occidental. Ce dernier, s’il réussit son pari, restera à la postérité comme celui qui a permis à la Côte d’Ivoire de devenir un pays émergent. Quant au Premier ministre, il est en train de se construire un bilan qui lui permettra de se positionner en légitime successeur. »
En attendant, Soro installe ses hommes aux postes clés de l’armée et de l’administration. En tout, plus de 2 000 fonctionnaires et près de 11 000 militaires en cours d’intégration. Politiquement, il a décidé de reporter le lancement de son parti. Mais le créera-t-il ? Candidat à la députation sous la bannière du RDR, il pourrait décider d’en briguer la direction ou de convoiter celle du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), si celui-ci devait un jour se structurer en parti. Tout est possible.
Ouattara a promis de le reconduire à son poste pour une période de six mois à un an après les élections. Il semble avoir obtenu l’assentiment de son partenaire (Bédié) et des grandes puissances (France et États-Unis). Certains pensent même qu’il pourrait modifier la Constitution pour créer et lui confier un poste de vice-président. Une idée très en vogue en Afrique francophone (Sénégal, Gabon) et une fonction taillée sur mesure… Elle permettrait à Ouattara de respecter sa parole envers son allié Bédié en offrant au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) la primature, tout en gardant Soro à ses côtés.
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Pascal Airault, envoyé spécial, avec Baudelaire Mieu, à Abidjan.

Côte d'Ivoire : ce qu'a dit Gbagbo à la CPI lors de sa première comparution

Laurent Gbagbo pour la première fois en audience devant la CPI, le 5 décembre 2011 à La Haye.Laurent Gbagbo pour la première fois en audience devant la CPI, le 5 décembre 2011 à La Haye.© AFP
 
Lors de sa première comparution à la CPI, Laurent Gbagbo s'est vu signifier les charges qui pèsent contre lui. Et s'en est pris vivement à la France. Florilège.
Première comparution de Laurent Gbagboà à la CPI. Le jury fait son entrée dans la salle à 14 heures précise. Laurent Gbagbo, les avocats de la défense, et l’accusation se lèvent puis se rassèyent. Costume bleu marine, cravate ciel et chemise blanche, l'ancien chef de l'État ivoirien est assis au dernier rang, à droite des juges. La juge Silvia Fernandez de Gurmendi lui demande de décliner son identité. « Je suis Laurent Koudou Gbagbo, mais officiellement, sur le papier, c’est Laurent Gbagbo. On m’appelle aussi Koudou, c’est mon vrai nom. Je suis né en 1945 à Gagnoa en république de Côte d’Ivoire », répond l’ancien président.
« Comprenez-vous bien le français », lui demande alors la juge. Réponse : « Je ne parle que français, malheureusement ». La juge rappelle qu’il ne s’agit pas d’un procès mais d’une audience qui a pour but de vérifier son identité, de lui signifier les charges qui pèsent contre lui et de lui lire ses droits. « J’ai été informé des crimes que l’on me reproche et de mes droits », se contente de dire Gbagbo avant de se rafraichîr. La juge lui explique qu’il ne peut témoigner contre lui-même et s’avouer coupable. Le detenu opine du chef avant de regarder les personnalités présentes dans le public, toutes assises derrière une vitre de verre.
Dans l'assistance, des représentants des corps diplomatiques, des militants associatifs ivoiriens, des membres des collectifs de victimes et, bien-sûr, la presse. Une centaine de journalistes ont fait le déplacement à La Haye. Il y a aussi Me Habiba Touré, une conseillère jurique de l'ex-président et Me Rodrigue Djadjé, l'avocat de Simone Gbagbo, l'épouse de Gbagbo actuellement recluse à Odienne au nord de la Côte d'Ivoire.
"C’est l’armée française qui a fait le travail"
À 14h11, en réponse à une question sur sa détention, l’ancien chef d’État se lève avant d’entamer un long plaidoyer contre l’intervention militaire de la France en Côte d’Ivoire et la manière de gouverner du président Ouattara. « Les conditions de ma détention à la Cour de La Haye sont correctes, a-t-il affirmé. Ce sont les conditions de détention normales d’un être humain. Par contre, celles de mon arrestation, le 11 avril 2011, le sont moins. J’ai été arrêté dans les décombres de la résidence officielle du chef de l’État qui a été bombardée du 31 mars au 11 avril. Le jour de l’assaut final, une cinquantaine de chars français ont encerclé la résidence. C’est l’armée française qui a fait le travail. Les forces régulières étaient alors de mon côté. Le ministre de l’Intérieur, Désiré Tagro, est décédé devant mes yeux. Mon médecin personnel, le Dr Christophe Blé, a également failli mourir. Mon fils aîné, Michel Gbagbo, actuellement en détention - pourquoi l’a-t-on arrêté si ce n’est parce que je suis son père - a été battu sous mes yeux. »
Je ne voyais pas le soleil. Ce n’est que lors des visites de mes avocats que j’ai pu voir la lumière du jour.
« On m’a alors emmené à l’hôtel du Golf, siège de campagne d’Alassane Ouattara. Le 13 avril, l’Onuci nous a transférés (avec son médecin, NDLR) à Korhogo, à plus de 500 km de là. On m’a alors enfermé dans une villa. On ma proposé trois repas par jour mais, comme je ne mange pas le matin, je n’en ai accepté que deux. Je ne voyais pas le soleil. Ce n’est que lors des visites de mes avocats que j’ai pu voir la lumière du jour. Et encore, mon avocat, Me Emmanuel Altit, est venu à Korhogo au terme d’un périple de deux jours. Mais on l’a empêché de me voir. J’ai connu l’enfermement sans pouvoir marcher, voir le ciel, sortir dehors. J’ai eu de nouvelles pathologies en plus de celles que j’ai déjà. Je ne suis plus un jeune de 20 ou 30 ans, vous savez. J’ai mal à l’épaule et aux poignets. Heureusement, depuis je suis arrivé à La Haye, j’ai passé des radios et on me donne des médicaments ».
"Surpris par certains comportements"
Le chef de l’État a alors marqué un léger temps mort, le temps de sourire et de lancer un regard à la presse, avant de continuer : « Concernant mon transfert à La Haye, je suis surpris par certains comportements... Là encore on nous a trompé. On m’a appelé (mardi dernier, NDLR) pour me demander de rencontrer un magistrat qui devait m’entendre dans le cadre d’une affaire. Pendant que l’on discutait avec ce magistrat au tribunal de Korhogo, le juge d’application des peines est arrivé avec le mandat d’arrêt de la CPI.
Immédiatement, j’ai improvisé (en fait, c’est la chambre d’accusation d’Abidjan qui s’est réunie exceptionnellement à Korhogo, NDLR) une séance de jugement pour que la Cour donne son autorisation à mon transfert. »
Je suis venu à La Haye sans rien excepté mon pantalon et ma chemise.
Nouvelle reprise de souffle avant de conclure : « Je suis là, on va maintenant aller jusqu’au bout. Madame la juge, je tiens toutefois à vous signaler, pour les cas futurs, que l’on peut faire les choses de manière plus normale. On n’a pas besoin de se cacher pour nous transférer à La Haye. J’ai dirigé la Côte d’Ivoire pendant dix ans. Je n’ai pas fait ça. Une fois l’audience de Korhogo achevée, mon geôlier (le commandant Fofié Kouakou, en poste à Korhogo, NDLR) m’a emmené dans sa voiture en direction de ma villa. Mais il a dépassé le lieu de ma résidence. "On ne s’arrête pas", ai-je demandé. Il m’a répondu : "Non, on va l’aéroport. Il n’est pas éclairé et votre avion doit partir avant 18 heures 30. Ou est ce que je vais ?" lui ai-je alors demandé. Il n’a pas eu le courage de me le dire. Il a dit : "Abidjan." J’ai alors rigolé car j’avais compris. Je suis venu à La Haye sans rien excepté mon pantalon et ma chemise.
La réaction de Toussaint Alain (communiqué)
(...) Par la seule volonté de la France, Ouattara a transféré à la CPI, le président Laurent Gbagbo en violation de la Constitution et des lois ivoiriennes. C’est un procès de type néo-colonial. La CPI est devenue l’instrument, la chose de la France qui s’en sert pour assouvir ses noirs desseins politiques, régenter le paysage politique en Afrique, aider à l’accession au pouvoir de copains ou punir les dirigeants africains indociles comme le président Gbagbo.
En effet, le statut d’ancien Chef d’État du Président Laurent Gbagbo aurait dû conditionner son transfèrement à une autorisation préalable de l’Assemblée nationale requise par le procureur général près la Cour suprême. Par ailleurs, en sa qualité actuelle de membre de droit du Conseil constitutionnel ivoirien, le transfèrement du président Laurent Gbagbo exigeait également une autorisation préalable du Conseil constitutionnel, outre l’arrêt de la Chambre d’accusation autorisant son extradition. Or, aucune de ces procédures ne fut respectée ! Aucune de ces autorisations préalables ne fut sollicitée par les autorités ivoiriennes.(...)
Madame la juge, prenez les précautions pour que dans d’autres pays, d’autres cas, cela ne se reproduise pas. Ça ne sert à rien. On veut faire croire que les gens ne veulent pas comparaître devant la CPI. Si on m’a accusé, c’est qu’on a des éléments de preuve. Lorsque je comparaîtrai, vous aurez les miens et vous jugerez. »
Hymne ivoirien
Laurent Gbagbo, s’est alors rassis à 14 heures 23 après une intervention de 12 minutes. La juge a alors fixé l’audience de confirmation des charges au 18 juin 2012. Une date qui pourra être reportée à la demande de l’accusation ou de la défense, si ceux-ci veulent plus de temps pour préparer l’audience. Mais ni le procureur Moreno Ocampo ni Me Emmanuel Altit n’ont, pour l’instant, émis ce souhait. La juge a alors demandé à ce qu’on attende la sortie des juges pour escorter Laurent Gbagbo en dehors du prétoire. L’ancien président s’est alors tourné vers le public. Il a salué Me Touré et Me Djadjé avant que le rideau se ferme.
Laurent Gbagbo a alors quitté la salle d’audience avant d’être ramené dans sa cellule de la prison de Scheveningen à une dizaine de kilomètres de là. Ses partisans, qui ont entonné l’hymne ivoirien durant les débats, ont eux aussi quitté leur loge avant de répondre aux questions de la presse. Dans les prochaines semaines et les prochains mois, le détenu va se consacrer à la préparation de sa défense qui, à l’image de ce qu’il a montré à cette audience, devrait être « musclée ». Ses cibles : la France et la république d’Alassane Ouattara.
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Par Pascal Airault, envoyé spécial à La Haye